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LE GROUPOV SE PENCHE AU CHEVET DU MONDE
ENTRETIEN DE JACQUES DELCUVELLERIE ET DORCY RUGAMBA
AVEC LAURENT ANCION, LE SOIR (MAD), 14 FEVRIER 2007
ENTRE SLAM ET HARGNE, « BLOODY NIGGERS ! »
RESSUSCITE TOUS LES OPPRIMES DE LA TERRE.

Rwanda 1994, du Groupov, a changé la façon de faire du théâtre. Sous la conduite de Jacques Delcuvellerie, six heures de témoignages, de réflexion et de scènes fictionnelles tentaient de comprendre l’histoire d’un génocide. Ce théâtre s’approchait du documentaire, en conservant sa qualité première : celle d’un art vivant, qui réunit physiquement interprètes et public, pour un moment d’écoute qui ne peut s’oublier.
Ce spectacle a frappé la conscience des spectateurs. Il a aussi marqué ceux qui l’ont joué, comme Dorcy Rugamba, rescapé du génocide rwandais. Il signe aujourd’hui un texte au titre fort, Bloody Niggers ! (Foutus Nègres). Une pièce à l’ambition gigantesque : comprendre pourquoi l’homme opprime l’homme. Amérindiens massacrés, Arméniens et juifs exterminés, Africains exploités, ouvriers jetés, esclaves déshumanisés, moujiks étranglés…
Ce spectacle, à la fois documentaire et poétique, veut évoquer tous ceux qui furent un jour ou l’autre considérés comme une humanité mineure et traités comme tels.
Spontanément, Dorcy Rugamba s’est tourné vers Jacques Delcuvellerie pour porter son texte à la scène.
Nous retrouvons les deux hommes après plus d’un an de travail, dont on verra le résultat dès ce jeudi, au Festival de Liège, avant les représentations bruxelloises, en mars.
 
 
 
Rarement a-t-on vu un spectacle qui brassait autant de sujets ! Comment évoquer tous ceux qui ont dû payer de leur sang la marche forcée du monde ?
 
Jacques Delcuvellerie : Surtout en moins de deux heures ! Il a fallu faire des choix drastiques pour que le spectacle respecte l’impératif d’une durée normale. L’intention était que Bloody Niggers ! ne renvoie pas qu’à l’Afrique. Nous voulions parler du sous-prolétariat, des révoltes étouffées, bref, de tous ceux qui ont souffert au cours de l’Histoire. Le spectacle est à l’initiative d’artistes africains. Au final, il ne parle pas que de l’Afrique, mais celle-ci est très présente, parce que ce continent nous a semblé refléter la pire des situations.
Le spectacle brasse large, tant dans l’espace que dans le temps. Il évoque le fait que l’Occident s’épand dans le monde et cherche à le dominer. Cette situation est ancienne. Et elle est toujours en cours aujourd’hui, de façon aussi féroce et impitoyable que par le passé.
Le spectacle est né de la colère et de la révolte contre cet impérialisme qui se drape dans le langage insupportable de la dignité et de la prétention humanitaire.
 
Dorcy Rugamba : En tant que rescapé du génocide rwandais, je ne veux pas vivre ce souvenir comme une hantise. Mais le fait d’avoir vécu ces massacres m’a donné à jamais un point de vue différent sur le monde.
Je ne peux pas accepter sans me taire de voir des crimes perpétués par les êtres humains, alors que nous pourrions avoir prise sur eux.
Il est essentiel de débusquer les raisons qui mènent à ces crimes. Il ne s’agit pas de catastrophes naturelles.


Ces tragédies ont une histoire. Nous devons travailler sur la mémoire et sur le récit.
Existerait-il une « gomme » de l’Histoire ?

 
Delcuvellerie : Bien sûr. Je suis français. A l’école, on ne m’a jamais enseigné les massacres de Madagascar.
En 1948, ceux-ci ont entraîné la mort de 90.000 personnes. La conquête de l’Algérie nous était racontée comme une réussite. L’enjeu est simple : si vous êtes obligé de regarder la vérité en face, il apparaît que la part barbare de l’Europe n’est jamais accidentelle. Elle en fait partie intégrante, au même titre que la philosophie des Lumières.
 
Rugamba : Même quand les choses sont dites, elles sont relativisées immédiatement.
La France a tenté de voter une loi sur les bienfaits de la colonisation. Une façon d’insister sur les dispensaires et les écoles, donc sur les images d’Epinal de la conquête coloniale. Mais la colonisation n’a jamais eu pour principe l’amour du prochain. Il s’agit toujours d’un intérêt personnel, qui peut passer par l’élimination des gens sur place. Les Amérindiens en sont un exemple connu de tous. Que doit-on considérer alors ? Que certains morts comptent plus que d’autres ? Que les 3.000 morts du 11 septembre justifient les 100.000 civils irakiens tués ensuite ?
 
Pourquoi avoir choisi le théâtre pour dénoncer cela ?
 
Delcuvellerie : On utilise nos moyens. Si nous étions musiciens, nous ferions des chansons !
 
Rugamba : Un livre est prêt. Je l’ai écrit. Il sera peut-être publié plus tard.
 
Delcuvellerie : Le théâtre peut être un des derniers endroits, à part les lieux de culte, où la communauté des morts et des vivants peut se réunir.
Dans Rwanda 1994, nous donnions à voir le choeur des morts, après le témoignage de Yolande Mukagasana et Dorcy. La présence de ces acteurs jouant les morts créait un effet d’étrangeté qui permet au public de changer de point de vue.
Brusquement, ce qui était banal ou vaguement connu apparaît comme étonnant. Le théâtre permet de dévoiler des choses insoupçonnées.
 
Rugamba : En Afrique, la parole est très importante. En cas de querelle insurmontable, elle rétablit l’équilibre et permet le débat. La parole est plus tangible que l’écrit. Le théâtre, art de la parole, permet d’aller ensemble au chevet d’une situation.
 
Quelle est la forme du spectacle ?
 
Delcuvellerie : Rwanda 1994 a eu beaucoup d’impact parce que la forme était monumentale. Cette fois, nous avons opté pour une forme légère, un théâtre qu’on pourrait qualifier de «guérilla» : sans grand décor, il permet de jouer partout, dans les écoles, dans les petits lieux. Cela correspond à notre volonté de nous faire entendre sans prêcher uniquement les convertis.
 
Rugamba : Nous avons opté pour un spectacle très musical, où trois acteurs créent une communication directe, verbale et physique. La musique est le quatrième personnage, grâce à l’apport de Pierre Etienne, que les amateurs de Starflam connaissent sous le nom de l’Enfant-Pavé.
Le ton est parfois proche du slam, mais on ne se prend pas pour des rapeurs !
 
Et Dieu dans tout ça ?
 
Rugamba : On va voir dans le casier judiciaire du juge suprême. Et on peut dire qu’il est chargé. On assiste à un retour en force de Dieu, y compris dans des pays traumatisés comme le Rwanda.
 
Delcuvellerie : C’est normal que Dieu ait une bonne place dans le spectacle. Depuis le 11 septembre, la situation du monde a changé. Dieu a été reconvoqué dans toutes les instances politiques de la planète.
Dieu a accompagné les étendards des conquistadors, et il est de nouveau au premier plan de la justification des agissements politiques et militaires. Mais nous pensons que toute vérité absolue empêche les humains de chercher des solutions pour vivre mieux ensemble.
 
1 Copy : Lou Hérion
 
2 Copy : Lou Hérion
 
 
Copy : Lou Hérion