La Mémoire des arbres

Carnet pédagogique

La Mémoire des arbres

La Mémoire des arbres évoque des événements qui ont vraiment eu lieu il y a une soixantaine d’années en Russie et s’en inspire pour raconter un conte moderne sur l’orgueil humain, le rôle de l’Homme dans l’histoire du monde et sa place dans la nature.

Ce spectacle est le troisième volet du cycle Ghost Road. Basés sur des enquêtes auprès des personnes qui vivent dans des lieux et des conditions extrêmes, les spectacles de ce cycle ont en commun d’essayer de comprendre les raisons de leur présence dans ces endroits reculés du monde et pourquoi ils persistent à y habiter.

Le premier spectacle parcourait la Route 66 aux États-Unis et visitait les villes fantômes dans lesquelles vivent encore quelques rares habitants.

Le deuxième trouvait son sujet dans le désert d’Atacama au Chili, dans la ville de Chacabuco, une ancienne mine de salpêtre transformée en camp de concentration sous Pinochet.

Enfin le troisième spectacle, La Mémoire des arbres, s’intéresse
à l’histoire d’une ville secrète, et du site nucléaire dont elle dépend, construite en pleine guerre froide en Russie dans les montagnes
de l’Oural.

Ces spectacles ont également la particularité d’être construits en même temps que la musique qui l’accompagne, en symbiose avec elle. Pour ce dernier opus, le compositeur, Dominique Pauwels, est sur scène où il orchestre la musique, les chœurs et les sons depuis le plateau tout au long du spectacle.

La Guerre Froide

Juste après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un autre conflit, différent, sourd, commençait entre les deux grandes puissances mondiales de l’époque, les États-Unis et l’U.R.S.S. Bien qu’ayant gagné la guerre côte à côte, ces deux puissances étaient diamétralement opposées sur le plan politique: les Russes étaient communistes et les Américains capitalistes libéraux.
Dans ce contexte, la maîtrise du nucléaire à des fins d’armement était indispensable pour dominer. Les Américains possédaient déjà l’arme nucléaire, les Soviétiques (les Russes) quant à eux travaillaient à son développement. C’est ce qu’on a appelé la course à l’armement et le conflit pour la domination mondiale la « Guerre froide ».

La ville secrète

Il fallait travailler beaucoup et très vite pour fabriquer les bombes nucléaires. Et tout cela dans le plus grand secret car l’armement fait partie du domaine militaire.
D’abord aux États-Unis puis en Russie des usines secrètes ont été construites où de nombreuses personnes travaillaient à la transformation du plutonium, indispensable à la fabrication des bombes nucléaires. Ces travailleurs étaient des scientifiques, des ouvriers et même des prisonniers. Pour loger toute cette main d’œuvre, on a bâti des villes à proximité de ces grands complexes nucléaires.
Le site nucléaire dont il est question dans le spectacle s’appelle Mayak. A côté, se trouve une ville qui faisait partie des villes secrètes russes. Elle ne figurait sur aucune carte et aucun étranger ne pouvait y entrer. On l’appelait Tcheliabinsk 40, un simple numéro de boîte postale pour le courrier. Cette ville, toujours fermée au public, s'appelle à présent Oziorsk.
Il régnait une forme particulière de patriotisme parmi les travailleurs de cette ville, de cette usine. Convaincus qu’ils créaient le bouclier nucléaire qui protégerait le monde contre les attaques des États-Unis, ils étaient fiers de faire progresser l’armement de leur pays. Matériellement, ils avaient toutes sortes d’avantages, avaient accès à des produits et denrées qu’on ne trouvait pas ailleurs, le reste du pays vivant très pauvrement. Ils avaient des télévisions, des téléphones, de l’électroménager, des aliments luxueux comme le chocolat par exemple. Il y avait aussi des cinémas, des théâtres, des piscines, des plaines de jeux... une sorte de paradis sur terre. On y meurt cependant très jeune, souvent autour de 40 ans, et beaucoup d’habitants sont malades, même les enfants. Ces maladies sont liées à la contamination par la radioactivité.

La radioactivité

La radioactivité, ou radiation, provient des rayonnements produits par des atomes qui se désintègrent en dégageant de l’énergie (la fission de l’atome). C’est un phénomène naturel qui peut être reproduit par l’Homme à grande échelle, dans des usines: c’est ce qu’on appelle l’énergie nucléaire. Dans ces usines, on bombarde le noyau des atomes de certaines matières (par exemple l’uranium ou le plutonium) pour produire cette énergie, cette radiation.
Les rayonnements émis au cours des désintégrations radioactives peuvent avoir des effets sur la santé. Ces effets dépendent de la dose et de la nature du rayonnement.
Il existe plusieurs types de rayonnements : les rayons α, β, et γ (alpha, bêta et gamma) qui sont plus ou moins dangereux pour la santé. Il y a aussi plusieurs types d’expositions aux radiations : on peut y être exposé extérieurement (on parle alors d’irradiation) ou intérieurement — si par exemple on ingère un élément radioactif — (on parle alors de contamination).
La contamination interne est la plus redoutable car les atomes radioactifs se logent dans l’organisme où ils peuvent rester fixés des années durant. Elle est beaucoup plus dangereuse que l’irradiation externe qui cesse dès que l’on s’éloigne de la source.
On peut facilement se protéger de la radiation extérieure (avec un tablier en plomb par exemple, comme quand on protège des parties du corps quand on fait une radio). Il est beaucoup plus difficile de se protéger
de la contamination interne par des particules radioactives. En effet, ces particules se déposent partout, sur les vêtements, les objets, etc. Et il est facile de les ingérer en les avalant ou, plus simplement, en les respirant. Si une vache mange de l’herbe contaminée, cela va contaminer son lait qui va contaminer la personne qui boira ce lait.

La rivière, le lac et la catastrophe de 1957

La fabrication du plutonium produit énormément de déchets radioactifs dangereux pour l’Homme. Durant les premières années de fonctionnement de l’usine, entre 1948 et 1952, on ne savait pas encore que les déchets radioactifs allaient polluer autant l’environnement et beaucoup de ces déchets étaient directement déversés dans la rivière qui traversait la région. Une énorme partie du territoire a ainsi été contaminée. Des déchets furent également déversés dans un lac (le Lac Karatchaï). Durant l’été 1967, une canicule a complètement asséché le lac et le vent a dispersé les particules radioactives qui se trouvaient au fond.
À partir de 1953, les déchets furent stockés dans d’énormes cuves de refroidissement avant d’être retraités. C’est dans ces cuves en surchauffe qu’une explosion s’est produite le 29 septembre 1957, provoquant une dispersion des déchets radioactifs dans l’air.
À cause de toutes ces formes de pollution (la rivière, l’accident de 1957 et le vent dans le lac asséché), ce sont 20.000 km2 qui ont été contaminés. On a relevé dans ces régions un très grand nombre de cancers, d’anomalies génétiques et de problèmes de santé.
Ni la ville, ni l’usine n’existaient officiellement. La catastrophe resta donc secrète et ignorée du monde, mais également de la plupart des villageois qui vivaient alentour. Plusieurs dizaines de villages proches furent évacués pour ensuite être complètement rasés et les habitants relogés. Mais certains villages et leurs habitants restèrent où ils étaient et malgré les interdictions, ces gens qui ne comprenaient pas ce qui s’était passé avaient continué à boire l’eau des rivières, mangé les plantes et les fruits, chassé et pêché...

Jaurès Medvedev

Sur le plateau, un homme seul redécouvre patiemment, scientifiquement, les traces des accidents nucléaires passés. Le personnage est inspiré par les habitants que l’équipe artistique a pu rencontrer lorsqu’ils sont allés sur place et par un scientifique russe du nom de Jaurès Medvedev.
Biologiste, Jaurès Medvedev a travaillé sur l’effet de la radiation sur les plantes et les animaux dans la région de Tcheliabinsk. Il a quitté l’U.R.S.S. et s’est installé à Londres dans les années 70. Il a écrit dans des revues scientifiques à propos de la catastrophe de 1957. Ces révélations furent comme un coup de tonnerre dans le monde scientifique. Il recueillit alors patiemment toutes les preuves de ce qu’il avançait afin d’écrire un ouvrage, Désastres nucléaires en Oural, qui le rendrait crédible aux yeux du monde entier.
Par la suite, à la fin des années 80, la politique russe devint plus transparente et le monde entier en apprit davantage sur la catastrophe. Mais on ne sait toujours pas précisément quelles furent les véritables retombées de cet accident.

Nadezda Kutepova

L’autre personne qui joue un rôle prépondérant dans la construction du spectacle est Nadezda Kutepova. Russe, née dans la ville fermée, elle s’est spécialisée dans la lutte pour la défense des victimes de l'usine de Mayak.
Elle se bat aussi pour plus de transparence au sein de l’activité nucléaire (production de plutonium, traitement des déchets,...) et pour d'avantage de protection et de reconnaissance pour les victimes du nucléaire en général. En Russie, on l’accuse d’être une espionne, un agent de l’étranger, parce qu’elle a révélé son combat au monde et dénoncé la façon dont on traite les gens qui ont été contaminés par l’accident. Elle habite aujourd’hui en France avec ses enfants.

La Mémoire des arbres, pourquoi ce titre ?

Lorsque Fabrice Murgia, le metteur en scène, et Dominique Pauwels, le compositeur, sont
allés en Russie pour mener leur enquête, ils ont été frappés par la beauté de la nature, et surtout des grandes forêts que l’on trouve dans la région. Il y a là-bas des endroits mortellement radioactifs mais les arbres y sont grands et majestueux. Plus vieux que les hommes qui vivent là-bas et plus vieux que la catastrophe, ils ont tout vu, tout vécu, tout entendu et ils seront encore là, après nous. Nos artistes ont alors imaginé que les arbres avaient une mémoire qui pouvait révéler ce qui s’était vraiment passé dans la région. Peut-être sont-ils les seuls à vraiment savoir ce qui s’est passé.

Le dispositif scénique

« (...) Pour cette création, j’ai envie d’interroger le rapport scène-salle. D’être dans un rapport extrêmement intimiste, presque contre le personnage. Pas seulement dans la proximité des corps, mais aussi avec les autres sens. À travers l’ouïe par exemple: pouvoir entendre respirer le comédien comme si on était dans sa tête. Ou à travers la manière de construire l’histoire aussi: puisqu’elle nous parvient par bribes qui nous paraissent réelles, puisque ce sont de « vraies gens » qui s’expriment dans les extraits vidéos, mais ces bribes restent oniriques et mystérieuses et on en questionne la véracité jusqu’au bout. L’enjeu pour nous, c’est que le public cherche en même temps que le scientifique, pour parvenir à dénouer le vrai du faux. »

— Fabrice Murgia, propos recueillis par Cécile Michel le 14 mai 2019 au Théâtre National.

Sources et références

Le sujet passionnant de cette ville fermée et de ses secrets suscite l’intérêt de nombre de documentaristes, journalistes, et spécialistes du nucléaire. Nous avons voulu privilégier les ressources en français et celles qui nous paraissent les plus fiables. Voici une liste non exhaustive d’ouvrages, sites, articles et films sur le sujet.

Films documentaires

Métamorphoses
Film allemand de Sebastian Mez, 2013, 84’
www.dailymotion.com/video/x1cvnur
Sebastian Mez, le réalisateur, est parti dans la région de Tcheliabinsk 40 avec un visa touriste et un sac à dos.
Film en noir et blanc, surtout d’atmosphère, filme les visages en gros plan et les paysages. Impressionniste. On a l’impression de « sentir » la radioactivité.
City 40
Documentaire Netflix de Samira Goetschel, 2016
Un mystérieux nuage
Envoyé spécial 2018
www.youtube.com/watch?v=SfJ07HDRleQ
Sur la piste des traces de ruthénium 106 trouvées en France en septembre 2017. On remonte la piste jusqu’à Mayak mais Rosatom dément. Retracent toute l’his- toire de Mayak et des environs depuis 1957. Riche en informations, le film est centré sur Nadezda Kutepova qui travaille à la reconnaissance des droits des gens contaminés, qu’ils soient originaires de la ville fermée ou des villages alentours.
Désastres nucléaires à Mayak en Russie
Exposé-débat par Françoise Boman,
27 septembre 2016, Paris
www.youtube.com/watch?v=f3cu28xpRmE
Déchets, le cauchemar du nucléaire
Eric Guéret et Laure Noualhat, Arte France, 2009
http://nucleaire-nonmerci.net/actualite/dechets-le- cauchemar-du-nucleaire.html

Sites web

Nucléaire non merci
http://nucleaire-nonmerci.net
1957, l’accident nucléaire de Mayak en U.R.S.S.
http://nucleaire-nonmerci.net/ accident-nucleaire-mayak-U.R.S.S.html
Rosatom’s mayak : more reprocessing, more contamination
Dossier très complet de Greenpeace, en anglais
www.greenpeace.org/hungary/PageFiles/762727/Rosatoms_Mayak_more_reprocessing_more_conta- mination.pdf
Petit résumé dans le lien ci-dessous
www.greenpeace.fr/mayak-60-ans-apres-catas- trophe-rosatom-continue-de-faire-souffrir/ www.greenpeace.ch/wp
Everything to know about City 40, the secret town where Russia built Nukes
David Sharp
https://www.ranker.com/list/ozyorsk-russia-city-40- facts/david-sharp

Documentaires photo

Mayak halflife
Greenpeace, 2002
Sur les habitants des villages proches de Mayak.
Behind the urals
Pierpaolo Mittica, 2015
www.wordsinfreedom.com/behind-the- urals-il-nucleare-prima-di-chernobyl-foto/

Livres

Ma vie atomique
Jean Songe, Calman-Levy, 2016.
Catastrophes et accidents nucléaires dans l’ex Union Soviétique
coord. Daniel Robeau, Institut de protection et de sureté nuclaire, EDP sciences, 2001.
Atlas mondial du nucléaire. Une étape dans la transition énergétique
Corine Lepage, Éditions Autrement, 2015
L’archipel des savants: histoire des anciennes villes d’élite du complexe scientifique soviétique
Kevin Limonier, Paris, Éditions B2, 2018.
Désastres nucléaires en Oural
Jaurès Medvedev, Éditions Isoète, 1988
C’est le livre fondateur de toutes les recherches sur le sujet des accidents nucléaires en Oural.
C’est le premier scientifique qui les a révélées au monde à la fin des années 70.
La comédie atomique. Histoire occultée des dangers des radiations
Yves Lenoir, Éditions la découverte, 2016.
La nuit tombée, La fosse aux ours
Antoine Choplin,2012.
Roman sur un village abandonné aux alentours de Tchernobyl où vivent quelques survivants.
Earth Odyssey: Around the World in Search of Our Environmental Future
Marc Hertzgaard, 1998
La vie secrète des arbres. Ce qu’ils resentent. Comment ils communiquent
Peter Wohlleben, Éditions les Arènes, 2017.

Bande dessinée

The End
Zep, Éditions rue de Sevres, 2018
Bande dessinée qui nous parle des arbres, de la
terre, et de ce que l’Homme en a fait au fil des siècles. Animaux au comportement étrange, champignons toxiques, arbres vengeurs, mort programmée de l’humanité, voilà les thèmes abordés dans cette bande dessinée qui invite le lecteur à réfléchir à la place de l’Homme sur la terre et sur le rôle des arbres.

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