Théâtre National

Constructeurs d’histoires

« Un lieu où tout ce qui sépare l’artiste du spectateur semble avoir disparu. »

De tout temps, notre façon de construire des images et les raisons pour lesquelles nous racontons des histoires sont en perpétuelle mutation. Ce nouveau siècle redéfinit notre relation au temps et à l’espace, à l’ici et maintenant. Il apparaît aujourd’hui que chacun a les outils pour témoigner du monde à grande échelle, construire une fiction, émettre une information, la partager.

L’enjeu est de se réinventer à une époque paradoxale, où la communication et l’émotion constituent à la fois des outils d’asservissement de masse, mais représentent également le berceau d’une alternative. Aujourd’hui, chacun est une antenne, capable de raconter. Nous avons donc une double responsabilité, individuelle et collective, des informations et des émotions que nous partageons. C’est, à mon sens, de cette créativité plurielle que naîtront d’autres possibles.

Au cœur de la menace, celle de l’ici et maintenant qui tourbillonne, il y a le théâtre, et ses deux mille six cents ans de bons et loyaux services rendus dans le secteur non-marchand. Et depuis deux mille six cents ans, le spectacle et son langage se réinventent chaque jour, grâce aux artistes.

L’enjeu d'un monde en mouvement n'est pas de balayer les classiques, mais de les redéfinir, de modifier la façon dont on les perçoit et les partage, en évitant le manichéisme. Il n'est pas réactionnaire de respecter deux mille six cents ans de travail, de s’inspirer des maîtres, de protéger les métiers qui meurent et tarderont à renaître. De l’expérience naissent les formes nouvelles, et les artistes de la saison 17-18, ne se demandent pas comment réinventer le langage scénique : ils le font.

Cette sélection belge et internationale rend hommage au peuple qui habite ce théâtre, au savoir-faire, aux nuits de travail, à l’indignation, et à l’obsession de tous les constructeurs d’histoires. Elle met en avant l'exigence des formes et la pertinence des propos, l'urgence de raconter, la nécessité de dire, où que l'on se trouve dans le monde, aujourd’hui.

Nous vous invitons à faire un pas de plus dans ce lieu, et à entrevoir le spectacle avec le regard de ceux qui le font. Le Théâtre National est un outil de partage, et il s'agit de vous ouvrir aujourd'hui la porte du Studio TN, notre laboratoire de création, comme on ouvrirait les cuisines d'un grand restaurant… car partager le secret des chefs révèle de nouvelles saveurs.

Cela rapproche l’artiste du spectateur, redéfinit son enjeu, sa fragilité, sa nécessité d’être entendu…

Le soir de la générale, les dés semblent jetés, le cri paraît trop faible pour la colère qui l’a poussé à naître, et l’histoire, elle aussi semble inachevée… mais au soir de la première, tout s’assemble, et le récit se réinvente car il est enfin confronté au public, à tant de vécus et d’imaginaires si différents. La représentation prend sens car le public est devenu lui-même un constructeur d’histoires. Chaque spectacle naît de cette part d’inconnu, de ce que l’artiste ignore de son oeuvre, ce qu'il ne veut pas savoir de lui-même, de la couche de glace que le public l’aura aidé à percer. Un matériau bien plus solide que les murailles qui, autrefois, encerclaient simplement notre continent, mais qui aujourd’hui, l’envahissent de l’intérieur. A Bruxelles, en Wallonie, en Flandre, au coeur de l’Europe, le simple fait d’être ensemble, ici et maintenant, constitue un acte de résistance. Les histoires, elles, sont plus vieilles que les hommes. Elles aussi ont érigé des murailles… des millions de gradins, des murs humains qui nous ont réellement protégés, et qui nous permettent encore de résister à bien des assauts, ici et maintenant.

Le Studio TN

Au cours de la saison, six artistes vont habiter ce lieu de création. Six artistes d’âge, d’origine, et de langage sensiblement différents. Dans l’ordre chronologique, Michèle-Anne De Mey et Jaco Van Dormael (Amor), Justine Lequette (J’abandonne une partie de moi que j’adapte), Anne-Cécile Van Dalem (Arctique), Jan-Christoph Gockel (Frankenstein), Armel Roussel (L’Eveil du Printemps), et Milo Rau (Histoire du théâtre) se succéderont et travailleront dans le studio TN, notre laboratoire de création. Ces artistes sont des meneurs de troupes, ils partagent un sens du collectif et du travail d’équipe qui confère à leur travail une grande exigence du plateau, rendant possible l’invention d’un langage singulier, où la forme et le fond n’ont définitivement plus de raisons de se distinguer. Ces artistes prennent en main leur histoire et leur questionnement au travers d’une compagnie, une aventure dont le Studio TN sera l’écrin, le temps d’une création.

Fabrice Murgia, Directeur

 

 

Five Easy Pieces / Milo Rau / IIPM / CAMPO (c) Phile Deprez