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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

C’est mon droit de t’aimer

Tatiana Frolova

Nous ne sommes plus...

Nous ne sommes plus… est la première pièce créée en exil par l’artiste russe Tatiana Frolova et le KnAM Théâtre. I·Els y prolongent leur combat pour embrasser la paix, en faisant entrer en collision le théâtre et leurs histoires personnelles avec une extrême délicatesse. Leur message est clair : « faites de l’art, pas la guerre ». Rencontre avec Tatiana Frolova et Bleuenn Isambard, nouvelle recrue de la troupe.

© Julie Cherki

Après la déclaration de guerre de la Russie à l’Ukraine, vous avez décidé de quitter votre ville Komsomolsk-sur-Amour, votre pays la Russie, laissant tout derrière vous, le théâtre que vous avez fondé il y a 37 ans, ainsi que vos proches. Pourquoi prendre cette décision si radicale ?

Tatiana Frolova : Notre décision n’a pas été si difficile à prendre. Elle n’est pas proprement dite « raisonnée ». Comme les animaux gardent leur instinct de survie, nous avons fui la Russie pour rester en vie. Surtout, le plus difficile pour nous était de voir « la saloperie », « la saleté » gangrener de plus en plus les esprits et les corps en Russie, y compris ceux des spectateur·ices du KnAM Théâtre. L’air y était de moins en moins respirable. Vous imaginez ?! Un présent suspendu à la peur mortifère, presque fossilisé. C’est très effrayant.


C’est le sujet de la pièce. Qu’avez-vous emporté avec vous, Tatiana ?

TF : Dans l’urgence, j’ai emporté ce qui était à portée de main, laissant derrière moi beaucoup d’objets riches de souvenirs très précieux aujourd’hui détruits : la fourchette faite main qui appartenait à ma grand-mère. Ou encore le foulard qu’a reçu mon autre grand-mère pour son vingtième anniversaire en guise de récompense pour son travail forcé dans le Kolkhoze. Pour elle, c’était la chose la plus précieuse qu’elle ait reçue au cours de sa vie. Elle était tellement heureuse de me le transmettre. Lorsque j’y songe, soudainement la tristesse m’envahit. À quoi bon, tout ça !?


On dit de votre théâtre qu’il est documentaire, résistant, éminemment politique. Vous racontez des histoires. Au fil des années, est-ce que votre méthode a évolué avec le contexte politique russe ?

TF : Notre langue théâtrale était déjà simple. Elle l’est encore plus aujourd’hui. Le plus important pour moi est de ne pas perdre le fil du théâtre. Qu’est-ce que le théâtre ?

Comme le dit Peter Brook : « je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène ». C’est ce que peut l’imagination. Et surtout, l’énergie créatrice des acteur·ices. Elle m’importe beaucoup. Grotowski insiste d’ailleurs sur la nécessité d’introduire dans sa pratique artistique une dynamique de travail sur les énergies. Et de s’adapter à l’espace. C’est ce que j’essaie de faire au sein du KnAM Théâtre depuis 1985.

Quant à la vidéo que nous utilisons depuis les années 2000 – nous sommes les pionniers en la matière en Extrême-Orient russe – elle est pour nous le moyen d’atteindre une autre intensité. Même lorsque l’image est dépouillée.

L’image, c’est de la lumière. Nous la projetons sur les corps, sur les objets, dans l’espace. Elle nous permet d’agrandir à la fois le champ et le hors-champ (ou hors scène) jusque-là ignoré. Et resserrer notre lien avec les spectateur·ices.

Parce que le spectacle est du côté du collectif, le plus difficile a été de monter les différents fragments bout à bout.


Nous ne sommes plus… est le premier spectacle que vous créez en exil, en France. La mémoire y est très importante. Comment avez-vous composé avec cette dimension mémorielle en exil ?

T.F. : Il est important de comprendre que même exilé·e, votre pays reste puissamment arrimé à votre tête, à votre corps. Il est dans vos gestes, dans vos intonations de voix, dans vos sursauts, dans vos réactions.

La Russie est à l’intérieur de chacun·e de nous. La peur est rentrée. Elle est semblable au froid. Il est impossible de nous en débarrasser, d’être à nouveau léger·es et respirer tout simplement.

Cela étant dit, nous avons la chance inouïe de créer encore grâce au soutien de nos différents partenaires. Nous ne sommes plus… raconte nos histoires personnelles, ce qu’il en reste, nos souvenirs.

© Julie Cherki

Dans la pièce, il y a des projections de texte, de l’image, du chant et du son. Comment avez-vous rassemblé tous les matériaux dramaturgiques ?

TF : J’aimerais que Bleuenn Isambard qui est en train de traduire mes propos, réponde à la question. Car elle témoigne aussi dans la pièce.

Bleuenn Isambard : Tout le long du processus de création, Tatiana nous donne des consignes : un thème, une image ou un objet. Nous y répondons. Il s’agit vraiment d’un travail de plateau dirigé par Tatiana. Pour l’avoir expérimenté moi-même, les acteur·ices ne comprennent pas toujours ce que Tatiana demande. (Rires) Souvent, elle a une idée précise dans la tête. Elle peut par exemple nous demander d’aller chercher des branches d’arbres dehors et d’en faire quelque chose sur le plateau. Ou de travailler sur l’image du poisson, raconter des histoires de poisson. Ou encore de chanter une chanson de Mireille Mathieu.

Le spectacle se construit au fur et à mesure des essais, des conversations, des agrégations jusqu’à ce que Tatiana tienne une bouture de spectacle. C’est un vrai travail en équipe !


Bleuenn, vous avez croisé le chemin du KnAM Théâtre dans les années 2010 alors que vous étiez travailleuse humanitaire dans les zones de conflits. Dans la pièce, plus que la traductrice, vous êtes la narratrice et la témoin. Vous nous racontez l’histoire, en insistant sur certains détails, en nous faisant connaître davantage la Russie, en y mêlant votre récit personnel. Comment avez-vous travaillé concrètement avec Tatiana Frolova sur la construction du récit ?

BI : Parce que c’est le premier spectacle du KnAM Théâtre créé en France, mon rôle de traductrice s’est imposé très vite et très naturellement dans le spectacle. Puis, Tatiana m’a demandé de témoigner, de raconter l’histoire qui me relie à la Russie, et donc de me détacher de mon rôle premier de traductrice. Sans doute parce que le spectacle se situe entre la France et la Russie.

Ainsi, je jette un pont entre les spectateur·ices et le KnAM Théâtre pour clarifier le sens. En tout cas, c’est ce que je perçois. Les sortes d’arrêts sur image que constitue ma prise de parole, permettent aux spectateur·ices de se mouvoir librement dans le récit, de percevoir les zones d’ombre et de lumière, d’écouter toutes les histoires. Ici, les spectateur·ices pénètrent par effraction dans le réel, entre légèreté et pédagogie.

TF : Bleuenn redoutait de prendre la parole sur le plateau. Elle l’a toujours tenu loin d’elle. Elle se protégeait. Parce que partager son histoire avec les spectateur·ices mobilise de l’énergie. Il faut avoir des pépites de joie en soi. En bref, il faut avoir en soi une sorte de flux lumineux pour tenir le fil de son histoire et la partager.

© Julie Cherki

La pièce dit quelque chose de la politique et de la culture russe. Elle évoque, entre autres, la politique expansionniste russe, l’importance de la terre au détriment des personnes. Pourtant, il y a de la douceur et de la délicatesse. J’ai été frappée par la blancheur éclatante des vêtements des interprètes. Et surtout, par la lumière qui éclaire la nuit.

TF : Le temps est venu de parler aux spectateur·ices par le prisme de l’art, avec délicatesse, en restant humbles. Nous ne sommes au-dessus de personne, ni même des animaux.

Pour nous, c’est important de transmettre cette force-là aux personnes qui viennent découvrir le spectacle pour mieux résister, et simplement vivre. Nous vivons dans un monde où beaucoup deviennent fou·lles, et se suicident. L’un de nos principaux objectifs est d’apporter notre soutien.

Ici, la philosophie cède le pas à l’art, au son, au mot et à l’image. Ils nous déplacent, complexifient, retournent et produisent un sentiment. Ils nous font ressentir que quelque chose d’autre est possible. Parce que la guerre fait de l’être humain, un animal très agressif. C’est d’ailleurs le sujet de l'une de nos pièces Une guerre personnelle. Lorsque tu tues une personne, ton cœur devient de pierre. Tu te tues toi-même.

La méfiance et la haine des Ukrénien·nes à l’égard de tous·tes Russes s’accentuent. Demain, je participerai à la rencontre publique Faites de l’art, pas la guerre aux côtés de l’artiste palestinien Taysir Batniji et de l’historienne Béatrice Picon-Vallin dans le cadre du programme Agora au Théâtre de la Ville à Paris. Certain·es internautes Ukrénien·nes s’y opposent parce que je suis Russe et donc, « responsable du destin de l’Ukraine ». À leurs yeux, je n’ai pas le droit de m’exprimer, ni même d’exister. Bien sûr, je comprends leur sentiment de haine à l’égard du peuple russe. Comment pourrait-il en être autrement ?!


Comment se porte le théâtre russe aujourd’hui ?

TF : La situation du théâtre russe est extrêmement difficile aujourd’hui. Le clivage s’accentue. Le gouvernement russe exige que tous·tes les Russes prennent ouvertement position en faveur de son projet politique, économique et idéologique, hégémonique. Et donc, que les Russes se prononcent en faveur de l’invasion en Ukraine. Les artistes russes qui s’y refusent, ne peuvent plus créer. Personne ne peut rester silencieux·se. Tous·tes les Russes sont sommé·es de se prononcer sur la question.


Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

TF : Nous continuons de vivre. Nous nous adaptons, nous apprenons le français. Nous continuons de créer. Par-delà la nuit, la haine se fait amour.

— Entretien réalisé par Sylvia Botella en janvier 2024, traduction de Bleuenn Isambard

© Gloria Scorier