Paying for it

Carnet pédagogique

Paying for it

Dans son premier spectacle Blackbird le collectif La Brute interrogeait la question de l’interdit, de la norme et du tabou, à travers l’histoire d’une relation entre une jeune fi lle de 12 ans et un homme de 40 qui se retrouvent 15 après les faits.

Dans ce nouveau spectacle Paying for it, le collectif se penche cette fois sur le conflit moral que pose la sexualité tarifiée. Payer pour cela ? Mais qui paye quoi en fin de compte ? Le prix de la stigmatisation sociale pour les travailleur.se.s du sexe n’est-il pas plus cher que la passe que s’offre le client de passage ?

En prenant comme base de longues investigations, les membres du collectif La Brute se lancent dans un processus d’écriture de plateau (le spectacle s’écrit en même temps qu’il se crée) pour tenter de dégager une réflexion globale sur la question du sexe tarifié dans notre société aujourd’hui. Quelle est exactement la nature du scandale que constitue la présence de ces corps dans l’espace public ? Et que nous racontent sur notre monde les différentes interdictions, les bannissements, voire les criminalisations dont sont l’objet les travailleur.se.s du sexe ?

Loin d’être un plaidoyer bien-pensant sur les putes victimes ou criminelles, le spectacle est une réfl exion politique sur la société dans laquelle nous vivons et sur ce qui se cache derrière le contrôle des corps et des pratiques sexuelles de chacun.

Sources et références

Ce carnet pédagogique n’a absolument pas l’ambition de faire le tour de la moindre question concernant le marché du sexe aujourd’hui. Il s’agit juste de lever un coin de voile pour mettre un peu en lumière ce qui sera abordé dans le spectacle. Pour aller plus loin, voici quelques pistes bibliographiques.

Lecture
La Lutte des putes Thierry Schaffauser, Éditions la Fabrique, 2014.
Emprises dans les prostitutions, ethnographie des combats quotidiens pour une vie ordinaire ? Patrick Govers et Gaëtan Absil, HELMo, Edi Pro, 2019.
Le prisme de la prostitution Gail Pheterson, traduit de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu, Éditions l’Harmattan 2001.
La Domination masculine Pierre Bourdieu, Paris, Seuil, 1998.
Le noir est une couleur Grisélidis Réal, Folio, 2007.
La métaphysique de la putain Laurent de Sutter, Éditions Léo Scheer, 2014

Documentaires
Prostitution Jean-François Davy, 1975
La domination masculine Patrick Jean, 2009
Travailleuses du sexe Jean-Michel Carré, 2010
Au bordel ce soir Didier Verbeeck, Emission Strip tease, 2010
Cocottes et courtisanes dans l’œil des peintres Arte, 2015
Prostitution, ceux qui disent oui, ceux qui disent non Podcast Binge audio, Les couilles sur la table, avril 2018

La petite danseuse de Degas

Ce personnage est comme un fil rouge dans le spectacle, une petite danseuse qui évoque les rats de l’opéra peints et sculptés par Degas. Ces très jeunes filles qui entraient dans les corps de ballets parisiens étaient très souvent « vendues » à des messieurs qui entretenaient ces jeunes danseuses contre des faveurs. Comme une intermédiaire entre les acteurs d’aujourd’hui, les danseuses d’alors et les travailleur.se.s du sexe de toutes les époques, elle évoque aussi le terme de « pro -stituere : placer devant, exposer aux yeux de tous » dont la définition rapproche l’activité des travailleur. se.s du sexe de celle des acteurs de théâtre.

Sonia Verstappen
Sonia Verstappen, ancienne prostituée qui a été 40ans « en vitrine », milite pour l’indépendance et la liberté des travailleuses du sexe au sein d’Utsopi (Union des Travailleu(r)ses du Sexe Organisées Pour l’Indépendance). Elle est une des sources principales du spectacle qui a pu mettre en lumière les principales caractéristiques et diffcultés de la profession aujourd’hui.

Le spectacle
Le spectacle est coécrit collectivement et se base essentiellement sur les paroles de travaileur.se.s du sexe rencontré.e.s par l’équipe au cours de l’élaboration du spectacle, mais aussi sur celles de policiers et d’autres personnes en relation avec les milieux de la prostitution, sur des films documentaires, des émissions radio et de nombreux ouvrages concernant le sujet. Ils ont travaillé par tableaux basés sur des improvisations collectives au plateau. Chaque tableau aborde un pan de cette question complexe et a pour but de faire réfléchir le spectateur sur ses propres à prioris.

Ces professionnel.le.s du sexe, en parlant de leur métier, nous invitent à penser la place du sexe dans notre société et nous présentent un miroir dans lequel nous ne voulons pas toujours nous voir. Nous souhaiterions que la fin du spectacle permette au spectateur de recomposer, comme dans un moment méditatif, une vision de sa propre sexualité et de ses fantasmes. Ce qu’il souhaite d’épanouissement sexuel pour la société entière. – Extrait du dossier de diffusion du spectacle.

Le théâtre est très affirmé dans le projet. Les acteurs interprètent pour le spectateur différents rôles liés aux différents aspects de la prostitution mais en assumant être des passeurs de la parole documentaire et pas seulement des personnages incarnés, comme si on assistait à une grande improvisation collective basée sur le matériau collecté. On verra donc les acteurs entrer dans leur personnage, en enfilant à vue des bouts de costumes par exemple.

La Prostitution

Les prostituées sont-elles des victimes ou des travailleuses ? Exercent-elles un choix éclairé ou sont-elles poussées à la prostitution par une multitude de facteurs, d’événements qui leur donnent l’illusion d’un choix ? Autant de questions dont les réponses ont varié d’une époque à l’autre, et varient toujours d’un pays et d’un gouvernement à l’autre. Le seul regard que la société veut bien poser sur la prostitution est soit victimaire, soit criminel. Dans les deux cas, le(a) prositué(e) est jugé.e comme un être qui s’adonne à une activité en partie illégale ou illégitime pour vivre. Cette activité – parce que illégale – est stigmatisée et souvent frappée du sceau de l’infâmie. Pour s’être prostituées dans le passé, des femmes perdent leur emploi, ou ne trouvent pas d’appartement, ou sont en bute à du harcèlement. De plus, ce métier n’existe pas aux yeux de la loi. Celles et ceux qui l’exercent n’ont donc aucun droit ni aucune protection sociale. Si l’on choisit l’optique victimaire et que l’on veut « sauver » les gens qui exercent ce métier, le fait de le maintenir dans l’illégalité (en l’interdisant ou en criminalisant les clients par exemple) ne fait que contribuer à les maintenir dans une zone de non-droit, favorisant les pratiques maffieuses et la criminalité périphérique.

Ses différentes formes
Actuellement, la prostitution s’exerce sous une multitude de formes. Elle peut être visible dans l’espace public. On pense alors à la prostitution de rue et aux vitrines. Elle peut également être plus discrète. On la retrouvera alors dans des bordels, des résidences privées, des bars, des hôtels, des restaurants, des salons de massage, des salons de beauté, des bars de danseuses nues et par le biais d’agences d’escorte. Celle qui demeure invisible regroupe aussi les nouveaux médias et tous les réseaux qui mettent les gens en communication et permettent d’organiser des transactions. Sous cette « étiquette » on peut mettre les escort girls, la prostitution estudiantine, les services de massages divers… Tout le marché du sexe qui se cache derrière les petites annonces, les contacts via les réseaux sociaux et sites spécialisés. L’objet du spectacle se concentre sur la prostitution visible et ne se veut en aucun cas un catalogue des différents aspects du métier.

Le prohibitionnisme et l’abolitionnisme

Le prohibitionnisme se positionne contre toute forme de prostitution et cherche à pénaliser l’ensemble de l’activité (prostitué(e)s, clients, proxénètes…). Les abolitionnistes, voient les prostitué(e)s comme des victimes, exploité(e)s par un système prostituteur. Ils visent à l’abolition de toute règlementation concernant la prostitution. C’est le cas des règlements français qui pénalisent les clients et marginalisent de ce fait l’activité.

Et si on disait travailleur.se.s du sexe plutôt que prostitué(e) ?
Inclure le mot travail met des mots justes sur la transaction effectuée. Travailler, c’est produire un bien ou un service en échange d’une rémunération. Si on peut distinguer le travail forcé - donc l’esclavage - du travail rémunéré, on peut de la même façon distinguer l’esclavage sexuel, ou la traite, de la prostitution librement consentie. « Travailleur.se du sexe » renvoie aussi à un statut d’ouvrier, avec les droits et les revendications qui l’accompagnent. Enfin, le terme permet d’inclure les autres formes de travail sexuel que l’on peut trouver : donc le striptease, le téléphone rose, le cinéma porno et les cabines. Pour les abolitionnistes, le terme « travail » ne convient pas car ceux-ci voient dans la prostitution une exploitation et une marchandisation des corps, considérés comme des objets. Ce que ne serait pas le travail de l’ouvrier(e), du (de la) nettoyeur.euse ou du ( de la) caissier(e). Ces derniers vivent au contraire le plus souvent leur activité professionnelle comme une contrainte subie pour des raisons économiques. Qui est donc d’avantage « victimisé » par son travail ? En outre ce statut de travailleur ou travailleuse du sexe considère la prostitution comme une affaire sociale et une question d’emploi et non comme une identité stigmatisante, immorale, voire criminelle.

Le prisme de la prostitution
La prostitution peut aussi être le prisme* par lequel regarder notre société. Nous pouvons par ce biais mettre en cause les principes moraux invoqués pour rendre la prostituée illégitime comme autant d’instruments de contrôle social sur toutes les femmes. La prostituée, qu’elle soit considérée comme victime ou acteur de sa condition est stigmatisée et isolée des autres femmes. La putain est coupable, mais toutes les autres femmes peuvent être ainsi stigmatisée : « espèce de pute ! » marque d’infâmie toutes les femmes qui pourraient avoir une conduite « non-conforme ». Des manifestantes féministes pourraient être qualifiées de putains, des femmes différentes, trop maquillées, riches et seules, pratiquant des métiers d’hommes, pas ou mal voilées, ouvertement lesbiennes…Toutes des femmes qui par leur attitude veulent se démarquer du contrôle social imposé par les hommes qui pourrait se résumer à la chaine « hétérosexualité – mariage – enfants ». Toute faille dans cette chaîne pourrait entrainer le stigmate de « putain » : rapports sexuels multiples, franchissement des barrières de religion ou de classe, enfants en dehors du mariage ou sans père, et même conduire à un véritable bannissement social. La prostituée, par son activité, transgresse explicitement cette fameuse chaine du comportement féminin admis. Le travail sexuel est reconnu comme travail avec un horaire et des actes précis négociés à l’avance. Cette transaction induit une réciprocité claire (travail - rétribution) qui n’existe pas dans la situation conjugale historique ou la femme est au foyer et offre ses services sans qu’ils soient reconnus comme tels et de façon illimitée.

* Cf. l’ouvrage de Gail Pheterson, Le prisme de la prostitution, trad. de l’anglais par Nicole-Claude Mathieu, Eds l’Harmattan 2001.

Dans le combat contre la prostitution, il y a un combat pour le contrôle de la sexualité des hommes comme des femmes. On est l’épouvantail. Grâce à nous, on dit aux autres femmes qui voudraient se libérer : « Attention ! Si vous devenez vraiment une pute, on va vous démolir». Et on dit aux hommes, les femmes que vous avez payées c’est dans la boue que vous allez devoir les baiser. Que tirer un coup quand ils en ont envie ne soit pas une chose très agréable ni facile. Qu’il jouisse en payant s’il veut mais alors qu’il côtoie la pourriture, la honte et la misère. C’est aussi une manière de dire « Attention, il y a les mères et il y a les putes. » – Sonia Verstappen

Le proxénétisme
est le fait de générer des profits sur l'activité de prostitution d'autrui grâce au pouvoir que l'on exerce sur les personnes qui se livrent à cette pratique. Le proxénétisme est illégal dans de très nombreux pays dans le monde, mais sa définition juridique peut varier d'un pays à l'autre. Elle peut parfois être beaucoup plus large que le sens commun du terme. Le proxénétisme est interdit dans tous les pays où la prostitution l'est aussi. Dans les autres, le proxénétisme est parfois autorisé s'il se limite à un rôle de "manageur", d’agent commercial qui ne s'accompagne pas de coercition ou d'actes de violence. Est interdite dans tous les cas la contrainte au travail prostitutionnel, comme l'esclavage sexuel ou la traite des êtres humains. La prostitution est multiforme, le proxénétisme aussi. La prostitution n’est pas une infraction en Belgique. Par contre, le Code pénal punit le racolage et le proxénétisme. Sur le terrain, la police tolère certaines situations parce qu’elles ne sont pas associées à un proxénétisme violent. Mais pour contourner l’interdiction de proxénétisme, certains engagent des prostitué(e)s dans un statut de serveuse ou de masseuse. Elles travaillent donc comme salariées sans percevoir les protections intégrées dans le droit du travail (congé de maladie, congé de maternité, etc.).

En tant que féministe, je pense surtout qu’il faut prendre au sérieux la parole des femmes : aussi bien de celles qui ont voulu sortir de cette situation que de celles qui disent l’avoir choisie ou s’y être résignées, mais qui réclament en tout cas des conditions plus dignes d’exercice de leur activité. Car on a beau proclamer qu’on « combat la prostitution » ou « le système prostitutionnel », ce sont bien les prostituées qui sont en première ligne des mesures répressives. »

– Extrait de la carte blanche d’Irène Kaufer, militante féministe, Le Soir 4 juin 2019

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