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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
ВОЛЯ

Pavlo Arie

Auteur dramatique ukrainien, Directeur de théâtre, Responsable de la Dramaturgie pour le Comedy and Drama Theatre on the Left Bank (Kyiv) et curateur du Festival Stückemarkt d’Heidelberg (Allemagne 2016-2017).

Vous êtes l'un des fondateurs et responsables de l'Ukrainian Artistic Task Force en Europe. Quels sont vos activités et projets actuels ?

Les principaux objectifs de l’Ukrainian Artistic Task Force sont de répondre aux besoins du peuple ukrainien dans son combat en utilisant l'art et la culture comme outil de lutte, ainsi que d'aider les acteurs du secteur théâtral ukrainiens à trouver des opportunités de travail en Europe. Car il est important pour les artistes de continuer à travailler et de pouvoir exercer leurs pratiques.

Nous menons des projets en Autriche, Allemagne, Italie et Lituanie. Nous avons déjà ouvert deux bureaux : à Berlin (Allemagne) et à Vilnius (Lituanie) et nous continuons à travailler à l'élargissement de nos activités.

À Milan (Italie), nous mettons sur pieds plusieurs projets : des lectures publiques de mon récent ouvrage Le Journal d'un survivant (2022), écrit pendant les quinze premiers jours de l'invasion russe, ainsi que de nombreux autres événements autour de la guerre en Ukraine.

À Vilnius (Lituanie), nous prévoyons de monter un spectacle, dont je travaille actuellement à l’écriture.

À Berlin, où je suis actuellement basé, nous organisons des événements tous les mois tels que des lectures publiques de pièces ukrainienne contemporaines et des discussions avec des artistes au Deutsches Theater. Notre bureau à Berlin est également responsable de l'aspect artistique des rassemblements de soutien à l'Ukraine. Nous sommes soutenus par l'ambassade d'Ukraine et nonante théâtres en Allemagne.

Nous prévoyons un projet à Düsseldorf avec des non-professionnelles. Uniquement des femmes. Et je suppose que vous vous doutez de quoi il va s'agir — j’ai du mal à retenir mes larmes rien qu’à y penser. Nous recueillons des récits. Ce sera du théâtre documentaire, du théâtre de témoignage.

Vous avez écrit Le Journal d'un survivant pendant les deux premières semaines de la guerre. Comment cette idée vous est-elle venue ?

J’étais à Kyiv durant les deux premières semaines de la guerre. J’ai couché sur le papier ma perception très subjective de ce qui se passait du point de vue d'un civil. Je séjournais sur la rive gauche du fleuve Dnipro, une partie de la ville isolée, car tous les ponts étaient bloqués et le métro ne fonctionnait pas. Chaque jour, je regardais la ville se faire progressivement engloutir par les ténèbres de la guerre. Ça ressemblait à Armageddon. J'écrivais sur ce dont j'étais témoin, ce que je voyais et entendais, mes expériences personnelles et les situations vécues par les gens autour de moi. J’écrivais pour ne pas perdre la tête, pour entendre ma propre voix dans le bruit assourdissant de la guerre. C'était l'un des rituels que je m'imposais pour garder les pieds sur terre.

Pouvez-vous nous raconter une anecdote que vous y avez consignée ?

Lorsque la guerre a commencé, la rive gauche de Kyiv a été déconnectée. Toutes les pharmacies ont été fermées. Je n'avais plus de médicaments pour faire baisser ma tension artérielle. J'essayais de rester calme en prenant des sédatifs, mais dehors c'était la guerre. Je savais que s'il y avait une attaque à la bombe dans les environs, même si mon immeuble n'était pas touché, je pouvais mourir, mon cœur pouvait lacher.

Le cinquième jour de la guerre, une connaissance m’a dit par téléphone qu'il y avait une pharmacie non loin de mon théâtre qui reprenait son activité. Je m'y suis précipité ! La pharmacie fermait à 18 heures parce que le couvre-feu commençait à 20 heures. Quand je suis arrivé, j'ai vu une file d'attente immensément longue. J'ai compris que, même s’il restait trois heures et demie avant la fermeture, je ne pourrais pas entrer. La tension dans la file était palpable, beaucoup de gens craignaient de ne pouvoir se procurer leurs médicaments. Tout cela se passait sur fond de sirènes de raid aérien, de tirs d'artillerie, de bruits de bombardements et d'explosions, mais personne ne voulait quitter la file.

Et puis, une heure avant la fermeture, alors que la tension était à son comble, un pharmacien est sorti et a dit : "Nous ne fermerons pas tant que nous n'aurons pas servi tous ceux qui sont dans la file." Là, cette seule bonne action a eu un impact crucial sur toutes les personnes présentes. Les gens ont commencé à se parler et, finalement, ont eu l'idée de rationaliser le processus en dressant une liste des médicaments nécessaires pour la transmettre au pharmacien à l'avance. Le processus s’est organisé et chacun a obtenu ce dont il avait besoin. Nous avons finalement réussi à rentrer à la maison avant l'heure du couvre-feu. Vous voyez, avec une attitude positive et de l'attention, les gens peuvent trouver une solution à une situation apparemment sans issue.

Pourquoi cette histoire vous a-t-elle tant impressionné ? À quoi vous a-t-elle fait réfléchir ?

C'est un bon exemple de la façon dont une personne peut donner une impulsion et provoquer un changement spectaculaire. C'est ce que fait notre président en ce moment. Vous voyez, il a encouragé la nation à mener cette bataille héroïque par ses actions dès les premiers jours de la guerre. Il a donné un tel élan et un tel espoir au peuple ukrainien, en restant ici avec nous plutôt que de fuir vers un endroit plus sûr. Il nous a unis. C'est le parfait exemple d'un homme qui assume ses responsabilités et fait son devoir. Il a insufflé une telle opuissance à cette lutte, à toutes les actions que nous menons maintenant.

Vous dites que vous avez mis au point des rituels qui vous ont aidé à garder les pieds sur terre pendant les deux premières semaines de la guerre. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J'avais entamé un travail avec une psychothérapeute qui m’avait recommandé de tenir un journal pour documenter mes sautes d'humeur. Mais la guerre a éclaté après notre troisième rencontre. Et la première chose dont je me suis rendu compte, c'est que je devais garder une trace de mes pensées. Je ne pouvais analyser instantanément le flux des événements contradictoires, j’avais besoin de temps pour la réflexion, pour essayer de comprendre ce qui se passait. J'ai donc commencé à tenir ce journal.

Le deuxième rituel que je me suis imposé était de continuer à me rendre à mon travail, au théâtre. Quoi qu'il arrive. Bien que le théâtre ait suspendu toute activité dès le premier jour de la guerre. J'étais donc le seul artiste du théâtre à continuer à me rendre au travail. Tous les jours. Et j'envoyais des messages depuis mon lieu de travail aux acteurs. Ce "rituel" était nécessaire, cela me donnait une raison de me lever le matin.

Que faisiez-vous dans un théâtre vide ?

(riant) Avant tout, il faut vous dire que le service de conciergerie est fermé depuis le premier jour. Seul les pompiers étaient de garde. Ne me connaissant pas, ils refusaient de me laisser entrer. Ils me demandaient mon badge d’identification, mais nous n’en avons pas au théâtre. Tout ce que je pouvais faire, c’était leur montrer mon portrait affiché dans le foyer. Mais je leur suis reconnaissant pour cette attitude responsable. Au moins, je suis certain qu'aucune intrusion n'est possible dans les locaux du théâtre.

Ceci étant, j’ai du mal à comprendre pourquoi un criminel me priverait de la possibilité de travailler dans ce théâtre que j’aime, qui m’est cher, dans lequel j’ai investi tant d’effort, d’énergie et d’espoir ? Si je suis revenu d’Allemagne après y avoir vécu 16 ans, c’est pour ce théâtre. Et maintenant on essaie de me priver de mes droits et de la liberté d’être ici.     

Je voudrais vous demander, en tant que dramaturge, en tant que personne qui travaille avec des mots et des textes, quel mot utiliseriez-vous pour caractériser les Ukrainiens en tant que nation ?

Liberté. Les Ukrainiens sont le souffle même de la liberté : liberté individuelle, libre arbitre. C'est dans notre sang. Nous voulons être libres, nous voulons être heureux, nous voulons nous développer. Et nous avons le droit de le faire. Nous sommes prêts à nous battre pour cela, pour notre liberté. Parce que je ne suis pas certain qu’il soit mieux de vivre comme un esclave que de ne pas vivre du tout.

Qu'est-ce qui aide le peuple ukrainien à résister et à combattre l'agression russe ?

L'Ukraine a goûté à la liberté pendant ces 30 années d'indépendance. Regardez cette génération qui est née et a mûri dans une Ukraine indépendante et libre. Ce sont maintenant des adultes qui ont trouvé leur place dans ce monde. Ils savent ce qu'est la démocratie. Ils n'ont jamais laissé personne les contraindre au silence, les priver de voix. C’est la génération de la liberté. Elle connait la valeur de la liberté et n'est pas prête à l'échanger que ce soit contre de l'argent, de l'essence, ni quoi que ce soit d’autre. Nous sommes finalement devenus nous-mêmes. Et montrez-moi un seul être humain qui accepterait d'être privé de sa propre identité...

De plus nous portons en nous la mémoire des générations précédentes, celles qui ont vécu l'Holocauste. C'est inscrit dans notre ADN. Notre sensibilité à l'injustice est une grande force motrice qui unit le peuple ukrainien.

Quelles sont les transformations dont vous êtes témoin en Ukraine aujourd'hui ?

L'Ukraine est un pays multinational depuis au moins 500 ans. Elle abrite de très nombreux groupes ethniques qui cohabitent. Et quelle que soient nos origines, nous sommes toustes Ukrainien·nes. Aujourd'hui, ce sentiment d'appartenance à une seule nation est plus fort que jamais. Toute autre préoccupation passe au second plan. La culture ukrainienne est ce qui nous différencie de cette part du monde que nous ne pouvons/voulons plus accompagner vers les profondeurs.

Je pense que c'est une leçon karmique que le peuple ukrainien a reçue de nombreuses fois dans son histoire. Chaque fois que nous échouons à un examen, nous réessayons jusqu'à ce que vous le réussissions. Je me demande si cette fois nous allons réussir.

Pour quoi les Ukrainiens se battent-ils ?

Nous luttons pour libérer le monde du mal.

Les russes veulent qu'on les craigne. Mais je n'ai entendu personne dire maintenant, ok, rendons-nous, parce que nous avons peur. Nous ne succombons pas à cette peur que les russes s’attendent à voir surgir. Je me souviens de ce sentiment, lorsque la guerre a commencé il y a 8 ans au Donbas, certains d'entre nous ont pu penser que nous étions plus faibles qu'eux, que nous n’allions perdre de toute façon, que nous ferions mieux de ne pas nous défendre. Nous avons tellement évolué depuis.

Poutine a fait tant de choses, comme personne d'autre auparavant, pour unir les Ukrainiens, pour renforcer notre identité nationale, pour faire prospérer notre culture. Les Ukrainiens écrivent l'histoire en ce moment même. Mes amis en Pologne me disent : " Tu écris l'histoire. Vous êtes cette même nation du monde qui écrit l'histoire." Et c'est vrai, nous n'écrivons pas seulement l'histoire de notre pays, mais l'histoire du monde. C'est pourquoi les populations Européennes nous soutiennent si vigoureusement. Parce que c'est la guerre entre le bien et le mal. Le mal qui avance maintenant à visage découvert.

Notre mission première est de libérer le monde de ce mal. Et nous payons un prix incroyablement élevé pour cela.

Alors, si vous pouviez faire un choix : paix immédiate ou victoire coûteuse ?

Jetez un coup d'œil à Bucha. Jetez un coup d'œil à Irpin. Il n'y a qu'une seule solution, pas d'alternative. Ils sont venus pour nous tuer, nous éliminer. Ils sont venus violer nos femmes et nos enfants. La paix n’est pas une option. Malheureusement. Les Russes sont venus pour libérer l'Ukraine des Ukrainiens. Et c’est ce qu’ils font. Nous n’avons que deux options possibles : les laisser nous anéantir, nous transformer en un troupeau de bétail à abattre, ou nous battre pour notre vie et notre avenir. J'opte pour cette deuxième option.

Que ferez-vous après la victoire ?

D'abord, je ferai un long voyage avec ma mère. Ensuite, j'adopterai un chiot. J’aspire à une vie simple.

© Théâtre National Wallonie-Bruxelles