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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Ouvrir la danse sur le temps qui court

Alessandro Bernardeschi & Mauro Paccagnella

Closing Party (arrivederci e grazie)
Closing Party (arrivederci e grazie) donne une résonance incroyable au temps qui passe, à la mémoire. L’occasion de questionner avec Alessandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella, le corps vieillissant sur le plateau. C’est tout, sauf déprimant. C’est fascinant !
© Stéphane Broc
Dans l’inconscient collectif, le corps du danseur est puissant, souple, entrainé performant ! Un danseur ne peut pas vieillir. Est-ce que c’est encore « tabou » de montrer des corps de danseur·ses vieillissant·es sur un plateau ?

Alessandro Bernardeschi : Le corps du danseur vieillissant n’est pas « tabou », me semble-t-il. La révolution de la danse contemporaine influe sur l’idée même du corps « parfait » : nous regardons des êtres vivants sur le plateau. Je n’ai jamais voulu être un danseur performant. Ainsi, j’ai travaillé avec pléthore d’artistes d’horizons extrêmement différents, dans une volonté d’élargir mon regard, mes pratiques. C’est moins le corps que la singularité d’une personne (ou personnalité) qui m’intéresse.

Mauro Paccagnella : À chaque âge, son corps, sa poétique. Certes, nous pouvons être fasciné·es par les prouesses techniques d’un corps jeune. Mais, il est important de lire ce que nous disent les corps, de leurs émotions, de leurs histoires, du temps qui passe. C’est peut-être cela qui est si fascinant et, au fond, émouvant : la beauté de l’histoire qui s’y raconte. Le corps est en constante métamorphose.

AB : Disons-le, vieillir, c’est « chiant ». Est-ce que vieillir, c’est beau ? Franchement, non ! Mais je suis convaincu que si on cesse de courir après la jeunesse, si on cesse d’aller à l’encontre du temps, on vit mieux le vieillissement. Évidemment, Mauro ou moi, ne reprendrons pas un rôle dans une pièce de Wim Vandekeybus ! D’ailleurs, il ne nous le demanderait pas ! (Rires) Cela m’amène à penser qu’il serait intéressant que des interprètes d’une vingtaine d’années reprennent nos rôles dans Closing Party. Le spectacle serait différent. Parce que ton corps est le produit d’une vie, de ce que tu manges, de ce que tu expérimentes, de ce que tu lis.

En Belgique, peut-on vieillir et continuer de danser ?

MP : Il faudrait avoir un regard comparé pour répondre à cette question. Ce que je n’ai pas.

AB : Comme nous travaillons encore, nous pouvons affirmer qu’il est possible de continuer de danser à notre âge en Belgique. (Rires)

MP : Nous dansons même au Théâtre National Wallonie-Bruxelles ! (Rires)

AB : Je pense au magnifique danseur-chorégraphe et ami Thomas Hauert. Il danse encore. Toute notre génération est encore là. (Rires)

MP : Est-ce que c’est une forme de résistance ? Parce que nous ne voulons pas raccrocher les chaussures aux clous…

Que devient la danse quand elle est interprétée par un corps dont l’âge marque de son empreinte la dextérité, la motricité ?

MP : J’ai le sentiment qu’il s’agit moins de « porter » le geste, le mouvement que de « l’accompagner ». Tu sais qui tu es. Tu es là, tout simplement. Tu ne projettes plus en dehors de ton corps. Nous assumons tout, y compris nos fragilités. Elles peuvent se révéler extrêmement justes. Être dans ce qui se passe, c’est beau !

Justement, ouvrir le mouvement sur le temps qui passe. Il y a une poésie, une beauté.

AB : Le temps est un éclaireur. Il ouvre de nouveaux espaces incorporés, narratifs et poétiques. La poésie est pleine, ancrée, presque paisible. Je pense à un article que j’ai lu sur Eugenio Barba, le fondateur du théâtre laboratoire Odin Teatret. En 2020, il a décidé de cesser ses activités de metteur en scène et pédagogue. Aujourd’hui, à l’âge de 86 ans, il quitte Holstebro au Danemark pour créer un nouveau lieu dans les Pouilles. Il marche en avant, vers l’avenir. C’est beau d’observer ce désir-là.

MP : Je ne sais pas si j’aurais envie de travailler à cet âge-là. En tout cas, l’envie est encore là. Il me semble important de ne pas éviter le sujet du danseur·se qui vieillit. J’éprouve de moins en moins la nécessité de prouver quoi que ce soit, à qui que ce soit. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est pourtant ce que je ressens : mon corps fait jaillir une poétique du non-effort qui demande pourtant un grand effort.

Est-ce que ça engendre d’autres grammaires chorégraphiques ?

MP : Techniquement, je ne peux plus sauter à cause de mon genou. Aussi, je travaille moins sur l’horizontalité que la verticalité. J’adapte mon geste. (Rires).

AB : C’est surtout des mouvements que je ne veux plus exécuter. Lorsque j’y pense, mon corps dit : non ! (Rires) Dans le champ chorégraphique, je suis autodidacte. Si certains chorégraphes ont été amené·es à danser avec moi, c’est moins pour ma technicité que pour mon inventivité chorégraphique et ma folie, me semble-t-il.

MP : Je n’aime guère les assignations… être assigné « danseur ». D’ailleurs, je fréquente peu le monde des danseur·ses. Je suis longtemps resté indépendant, en dehors du système. Lorsque j’ai rencontré Alessandro nous avons très vite redéployé d’autres terrains, entre danse et théâtre. Être catégorisé « danse », correspond à une simplification structurelle nécessaire et, parallèlement, à la simplification des procédures administratives. Nous acceptons les règles du jeu.

AB : C’est la sempiternelle question : est-ce que c’est de la danse ?

MP : La question au centre, c’est celle du corps. Depuis quelques années, j’explore la question des relations entre les corps citoyens et le contexte dans lesquels ils s’insèrent. Par exemple, la ville. C’est aussi une manière de questionner l’habitabilité. Nous sommes constamment en mouvement, tout est mouvement ! Nous mettons en mouvements ce que nous observons, nous vivons. Nous pouvons être catégorisé « danse ». Même si pour moi, c’est plus que de la danse.

Revenons à Closing Party, comment définissez-vous le mouvement ?

AB : Dans Closing Party, nous redéployons des gestes quotidiens, très concrets en mouvements grâce à la musique.

MP : Je me souviens de ce que tu disais au début de la création : c’est de la danse mais je ne veux pas que ça ressemble à une danse.

AB : Danse comme si tu ne dansais pas ! Ça parle, ça chante !

MP : Alessandro est le dramaturge musical. La musique s’adosse au mouvement et fait avancer la pièce. C’est ce qui me touche profondément dans Closing Party, nous quittons le rivage. Dans cet instant de suspension, nous rappelons ce qui a existé et ce qui est à venir. Des promesses.

Vieillir c’est le devenir autre. C’est aussi faire un geste politique, critique : autoriser et encourager la diversité corporelle dont font partie les corps qui acquièrent une maturité.

AB : C’est évident !

MP : La chorégraphe et danseuse Leslie Mannes m’a dit : aujourd’hui, vous pouvez faire n’importe quel geste, il est juste.

AB : C’est la maturité de la vie. Après, vieillir, ce n’est pas top. Ça ne peut qu’empirer ! (Rires)

MP : Transmettre, partager, sensibiliser. Nous y réfléchissons beaucoup.

AB : Je songe à la danseuse Etoile italienne Carla Fracci qui, à plus de 80 ans, faisait répéter Giselle au Ballet de la Scala en pleine crise sanitaire.

Ce que vous dites me rappelle également la vidéo virale de l’ancienne danseuse étoile Maria C. Gonzales, atteinte d’Alzheimer, qui soudainement aux premières notes du ballet Le Lac des cygnes de Tchaïkovski se souvient de la chorégraphie. Elle se met à danser sur son fauteuil. À la fin, elle dit : « c’est l’émotion ». Elle demande qu’on lui apporte ses pointes. Des images d’une beauté rare.

AB : Dans une trentaine d’années, lorsqu’on me passera la chanson Broken English de Marianne Faithful, je me mettrai à danser Closing Party. (Rires)

MP : J’ai le sentiment que lorsqu’on danse, jamais la danse ne s’arrête, elle cherche toujours au-devant d’elle. Une autre danse est toujours possible.

– Propos recueillis par Sylvia Botella en septembre 2022.

© Théâtre National Wallonie-Bruxelles