Codebreakers

Une histoire
de la folie

Codebreakers / Vladimir Steyaert

J’avais envie de parler de la façon dont la société traite ceux qui font avancer la science, la morale, l’art et ne sont pas payés en retour. Je me suis centré sur l’idée des casseurs de codes. On pense en premier aux codes cryptologique, informatique, artistique, théologique, mais au-delà, il y a plus généralement les codes sociaux. J’ai cherché à différentes époques, dans différents domaines, des personnages qui ont brisé des systèmes et qui en retour ont été brisés.

Analyste militaire américaine, incarcérée pour avoir livré des documents secret défense sur les bavures de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan, Chelsea Manning brise les codes sexuels lorsqu’elle change de genre, dans un milieu (l’armée américaine) où c’est encore tabou. De même pour Alan Turing qui parvient à briser le code de la défense nazie en pleine seconde guerre mondiale. Il sera condamné pour « indécence manifeste ». Issu d’un milieu particulièrement ouvert et tolérant, il ne vivait pas du tout avec honte son homosexualité, et n’imaginait probablement pas ce « retour de manivelle » social.

Rien que par le fait d’être à la fois femme et artiste, Camille Claudel brise les règles sociales de son époque. Elle casse les codes de multiples façons : elle est artiste, utilise des modèles nus, a une relation amoureuse sans être mariée, avorte.

Quant à Giordano Bruno, philosophe et théologien novateur de la Renaissance, il choque parce qu’il brise les codes de la pensée et de la foi communes. Il a tenu des propos qui paraissent aujourd’hui encore hérétiques pour l’Église, le refus de l’immaculée conception de la Vierge par exemple, ou de l’existence de la trinité. Il va endurer huit années de prison, les tortures de l’Inquisition et finalement le bûcher, plutôt que de se rétracter ou se faire passer pour fou. C’est un martyr de la liberté de penser.

Aujourd’hui encore, Chelsea Manning est retournée en prison car elle refuse de témoigner contre Julian Assange dans le procès des États-Unis contre Wikileaks1. C’est quelqu’un de courageux qui vit pour ses convictions et pas cette personne instable et solitaire pour laquelle on veut la faire passer.

En fait, ces quatre personnages sont tous radicaux et vivent leurs convictions jusqu’au bout. Ils apportent chacun quelque chose de nouveau tout en étant socialement atypiques, ce qui est peut-être doublement impardonnable. De cette manière, ils nous racontent une histoire de la folie telle qu’expliquée par Michel Foucault2. Ce que la société considère comme fou et qu’il conviendrait d’écarter d’une façon ou d’une autre — homosexualité, hystérie, hérésie, transgenre — et de quelle façon elle les surveille et les punit : les geôles de l’Inquisition, l’asile d’aliénés, la castration chimique, l’isolement total comme autant de nouvelles formes de coercition.

— Propos recueillis par Cécile Michel le 02 avril 2019

 

1 Julian Assange et Chelsea Manning ont fait fuiter à partir de 2010, via WikiLeaks, plus de 700.000 documents classés secret-défense ayant trait aux guerres d’Irak et d’Afghanistan.

2 Folie et déraison. Histoire de la folie à l'âge classique est la thèse majeure du doctorat d’État (1972) et le premier ouvrage important de Michel Foucault, qui y étudie les développements de l’idée de folie à travers l’Histoire.

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