Trimestriel

Le monde en nous

Karine Ponties

Quand je travaille à mes projets, c’est avec des danseurs qui me connaissent, que je connais. On s’est choisis et la communication est facile. Dans le cadre de la collaboration avec le Ballet Moscou, j’ai dû réapprendre à traduire mes intentions pour les transmettre aux danseurs afin qu’ils puissent à leur tour nourrir la pièce.

Cette remise en question a été réciproque. D’habitude ils ont une chorégraphie à apprendre. Dans ce travail, je les ai fait passer à travers différents outils, de l’improvisation mais aussi des formes d’écriture nourrie de peinture, de cinéma, d’animation… Comment arrivaient-ils à traduire ce que je leur donnais avec leur corps, leur bagage, avec cette gestuelle que je n’ai pas façonnée ? Ensuite il y a mon regard. Ce que je prends, ce que je développe, ce que j'associe, ce que j'isole et quand la matière est là, je procède comme une monteuse pour faire apparaître la pièce.

Je vais chercher ces moments où le corps lâche prise, où il n’est plus dans l’apparence. Ils sont très performants, mais ce n’est pas ça que je cherche. Ce n’est pas ce que je revendique. La danse n’est pas pour moi un but en soi. C’est un moyen comme tant d’autre. On a tous des corps mais on ne vit pas tous avec. De moins en moins. Alors que ce corps est rempli d’expériences. Ce que je cherche à retranscrire c’est non pas « nous dans le monde », mais « le monde en nous ». Comment percevoir nos contradictions, comment écrire avec, comment engager le corps ? Je fais le tour de l’humain et cherche ce qui nous est commun. Quand un spectacle voyage et que d’un pays à l’autre, il provoque les mêmes sensations c’est que j’arrive à raconter quelque chose

J’aime les couches, les strates. Et ça prend du temps — J’ai toujours été hors-temps et ça m’intéresse. J’essaie de traduire un monde poétique. Pour moi la poésie est une façon d’être politique. Depuis toujours.

 


Propos recueillis par Elsa Cludts et Benoît Henken le 22 octobre 2019

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