Entretiens

Je crois beaucoup aux personnages miroirs

Karim Aït-Gacem - VOIX.E.S

J’ai dernièrement entendu une doctorante utiliser l'expression "les carcéreux", pour désigner ceux qui s’intéressent à la prison et je me reconnais un peu dans ce terme. J’envisageais d’abord un projet en vidéo mais la conseillère laïque de la prison de Lantin où j’avais la possibilité de rencontrer des détenus m’a expliqué que ce serait très compliqué de faire entrer une caméra « à l’intérieur ». J’ai donc proposé un micro et l’idée d’une création radiophonique.

En parallèle de ce projet, je passais un certificat universitaire de pratique philosophique à l'université de Liège et j’étais très marqué par l’envie d’appliquer ce que j’étudiais : faire parler ce public de détenus, essayer de réfléchir avec eux et de définir ensemble un cadre de création et des règles de prise de parole. Nous avons vraiment pris beaucoup de temps pour le faire. Comment on interagit en groupe, comment on aplanit les susceptibilités ? S’agissant par exemple de se couper la parole, nous y avons réfléchi collectivement pour arriver à la règle que seul celui qui tenait le micro pouvait s'exprimer. À partir du moment où on avait défini les règles, il était plus facile de remettre les détenus face à ces garde-fou et d’entraîner une autodiscipline. En prison, il peut y avoir des petites susceptibilités qui dégénèrent très vite donc il fallait vraiment pouvoir les calmer.

J'essayais de tendre vers ce moment où l’on peut se faire confiance et se dire les choses. Il faut montrer patte blanche et expliquer vraiment ce qu'on fait ensemble. J’ai réfléchi à une dynamique de groupe pour identifier les oppositions, les détenus pas d’accord entre eux, et s’appuyer sur celles-ci pour construire un raisonnement. J'ai aussi eu la chance d'avoir un détenu qui menait une grosse réflexion et qui a emmené les autres dans l’histoire.

De leur côté, au départ du projet, les détenus étaient d'accord : ils ne voulaient absolument pas parler de prison. Ils voulaient « s'évader » et c'est de là qu'est venue l'idée d’utiliser la fiction. D’une part pour pouvoir aller où on voulait, faire de la science-fiction, oublier la prison. D’autre part parce que je crois beaucoup aux personnages miroirs. Je savais qu'à partir du moment où ils faisaient les choses sérieusement et travaillaient sur les personnages, les détenus parleraient d'eux à un moment ou à un autre. C'était mon ambition : utiliser la fiction pour qu'ils évoquent leur ressenti.

Et pourtant ! Avec tous les groupes de détenus, toutes les histoires... Il était tout le temps question de la prison. J'ai lu pas mal de littérature et de sciences sociales sur le sujet. Chez les détenus en longues peines, comme chez les surveillants d’ailleurs, la prison est vraiment entrée dans leur tête et dans leur corps. Elle fait partie d'eux-mêmes et leur imaginaire est bloqué. Cela m'a particulièrement surpris avec les jeunes. Au début des réunions, ils pouvaient s’embarquer dans des histoires autour de la caricature de films d'action ou de narcotrafiquants qu'ils fantasment un peu. Mais avec le principe de définir des personnages et de leur donner une famille, des caractéristiques, la prison revenaient. Les personnages leur ressemblaient.

Pour eux cependant, le seul fait de voir une personne de l'extérieur était motivante. Ils appréciaient de pouvoir discuter de sujets carcéraux différents de ceux qu’ils avaient avec leurs codétenus. En général, leurs échanges portent sur l'actualité carcérale, les moyens de contourner l'administration, les rapports de force. Ils disent "tu dois agir comme un homme, défendre tes intérêts". En cas de conflit, tout le monde est spectateur. C’est pourquoi il y en avait pour qui c’était très bénéfique de parler, d’extérioriser et d’avoir un retour par rapport à ces situations de jalousie, ces envies de "manger les murs".

Après les rencontres, Pascale Tison, animatrice de l’émission Par ouï dire, m’a donné l’opportunité de travailler dans les locaux de La Première avec le monteur Pierre Devalet. J’avais énormément de rushes et des difficultés à sélectionner. Cette collaboration m’a aidé à aboutir à une forme mieux construite. Je crois que les détenus auraient été vraiment fiers, malheureusement ils sont tous dispersés et je n'ai pas pu retrouver leur trace. Aujourd’hui, être sélectionné dans la programmation de VOIX.E.S est extrêmement valorisant pour un tel projet. C'est une démarche très intéressante de tenter de « faire culture » malgré les entraves.

— Propos recueillis le 12 mars 2021.

Karim Aït-Gacem présente 
la pièce radiphonique
Radio parloir

dans le cadre de
VOIX.E.S, la saison à l'écoute
du Théâtre National Wallonie-Bruxelles
voixes.theatrenational.be
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