Théâtre National Wallonie-Bruxelles

“Un récit dans les étoiles”

FRATERNITÉ, Conte fantastique / Caroline Guiela Nguyen

© Jean-Louis Fernandez
Dans la continuité de Saigon, présenté au Théâtre de l’Odéon en 2018, FRATERNITÉ, Conte fantastique est très chargé en émotions. Quelque part dans le futur, la moitié de l’humanité a mystérieusement disparu. En réponse à cette catastrophe, l’autre moitié a construit des Centres de soin et de consolation, où des personnages de multiples provenances tentent de prendre soin les uns des autres. Quel rôle l’émotion joue-t-elle dans votre travail ?

C’est intrinsèquement lié au fait d’avoir sur le plateau des corps que l’on n’a pas l’habitude de voir au théâtre : d’autres visages, d’autres accents, d’autres âges, d’autres langues... Je cherche à créer des situations dans lesquelles les gens représentés, qui peuvent être très différents du public, deviennent des passeurs. Que les spectateurs soient traversés d’un élan d’empathie pour une histoire radicalement autre, qu’ils s’imaginent ce qu’ils seraient à l’intérieur de la vie de quelqu’un d’autre. La présence de gens directement pris dans nos rues et dans nos quartiers crée quelque chose d’une présence inattendue, ou plutôt d’une présence à la fois tant attendue (!) et inattendue, qui fait vibrer le plateau de façon particulière, forte et directe. Cette présence (in)attendue engendre des moments de théâtre qui ont une forme de vibration live, comme on parlerait d’un concert live. Et grâce à cela se forme un pont entre la scène et la salle.

Est-ce que vous pouvez revenir sur votre choix de faire jouer des comédiens non professionnels issus de différents horizons ?

La présence d’acteurs que l’on n’a pas l’habitude de voir sur nos plateaux est très importante pour nous, dans la mesure où ils ne jouent pas leur propre histoire (comme je l’ai beaucoup entendu dire sur SAIGON et même encore sur ce projet). D’abord, je serais incapable de diriger un acteur en ayant entre les mains “son histoire”. Je ne saurais pas comment travailler, je ne trouverais ni ma place ni celle du groupe, j’aurais peur chaque minute de le blesser, bref, c’est inimaginable. Ensuite, j’aime l’idée que les comédiens que l’on a choisis sur FRATERNITÉ, Conte fantastique soient porteurs d’un grand récit, d’une fresque fantastique.

Actuellement, quand nous voyons des comédiens habiter de leur présence malheureusement inhabituelle nos plateaux, nous les “employons” pour qu’ils nous racontent leur propre histoire, leur biographie. Ici, dans FRATERNITÉ, Conte fantastique je voulais que Hiep Tran Nghia ou Dan Artus portent un récit du futur. Un récit dans les étoiles ! Il n’y a pas de scission entre des corps capables de créer de l’imaginaire, et d’autres corps qui, eux, seraient condamnés à ne raconter que le réel dont ils sont issus.

Derrière la convocation de ces “autres corps”, on devine un projet politique...

Oui, cette démarche est politique et citoyenne. C’est en fait un grand processus politique dans lequel nous sommes rentrés avec la compagnie : nous avons passé deux ans à chercher des comédiens dans nos centres sociaux, nos rues, nos marchés. Mon travail en tant que metteuse en scène et autrice, c’est de poser la question de la représentation : qui est-ce qu’on représente ? qu’est-ce qu’on représente ?

Aujourd’hui, nous avons envie de venir avec ces visages et ces corps-là au théâtre de l’Odéon, ce grand lieu de la République auquel j’ai la chance d’être artiste associée. Nous bénéficions de subventions publiques, il m’est plus qu’évident que notre théâtre se doit d’embrasser d’autres visages, d’autres langues, d’autres corps, d’autres pensées... ! Ça n’est pas qu’un élan humaniste, c’est un élan en faveur de la santé même de nos plateaux de théâtre et de nos récits.

Après les représentations, l’une des questions qui revient souvent est : pourquoi y parle-t-on arabe ? Cette question ouvre pour moi tout le champ du travail qu’il nous reste à faire pour réconcilier nos plateaux et le monde qui existe derrière ses sorties de secours. L’arabe est la deuxième langue la plus parlée en France. Pourquoi parler arabe sur une scène française devrait-il être accompagné d’une note d’intention de 3 000 signes ? Dans un de nos précédents spectacles, Elle brûle, on parlait allemand. Jamais la question ne nous a été posée. Même chose pour les accents : pour ce spectacle, je voulais des accents, entre autres l’accent marseillais... impossible à trouver. Voilà l’une des raisons pour lesquelles je travaille avec des comédiens non professionnels.

Pourquoi gomme-t-on les accents dans les écoles ? Pourquoi ne pas permettre à un jeune adulte de garder le chant de son enfance tout en lui permettant aussi de naviguer dans d’autres sonorités ? Pourquoi en France ne pas considérer comme en Angleterre que les accents sont une richesse du langage ? Quand je parle de cela, je parle politique et démocratisation du théâtre. On dit souvent qu’il faut “élargir les publics”, je pense qu’il faut également, nécessairement, “élargir nos plateaux”.

Démocratiser nos institutions ne peut pas uniquement être pensé depuis le service (ô combien nécessaire) des relations publiques, cela nous revient à nous aussi en tant qu’artistes. Pour FRATERNITÉ, Conte fantastique, cinq comédiens sont entrés pour la première fois dans un théâtre public. Nous avons accompagné leur découverte d’un espace théâtral qu’ils et elles n’auraient jamais pensé être le leur... Je suis persuadée que des présences comme Nanii ou Maïmouna Keita ouvrent des possibles pour ceux qui ont l’impression que l’institution théâtrale publique, c’est d’abord la maison de Molière et en aucun cas la leur. Alors que Molière les aurait “validés”, comme dirait Saaphyra ! Notre processus modifie le réel, c’est en ça qu’il est politique. Car être politique, c’est agir sur le réel, ce n’est pas être un sujet de débat à la sortie d’une salle de spectacle...

En fait, faire le choix de ces visages et de ces corps, c’est se poser ensemble, spectateurs, artistes, institutions, cette question : quel projet avons-nous pour nos maisons de théâtre ?

Justement, votre processus de travail est très ancré dans la réalité, mais le spectacle est sous- titré “conte fantastique”. Est-ce que vous pouvez revenir sur cette tension entre attachement au réel et volonté de s’en émanciper pour créer de l’imaginaire ?

La frontière entre le réel et la fiction est effectivement très ténue dans nos créations. Cest sûrement dû à l’espace, aux acteurs, et à notre attachement au cinéma, qui dialogue plus directement avec le réel. C’est vrai que le mot de “tension” me parle intimement. Pour FRATERNITÉ, Conte fantastique nous avons passé du temps avec des femmes qui travaillent dans des centres de soin (centres Minkowska et Primo Levi à Paris, par exemple).

En vous parlant, j’ai retrouvé une phrase que j’ai écrite sur mon cahier au cours d’un entretien avec Sibel Agrali, la directrice du centre Primo Levi : “Sibel me questionne sur l’histoire de notre futur spectacle et, au moment où je vais lui livrer nos pistes fictionnelles, une honte me vient, irrationnelle, toujours la même, quelle idée de raconter une fiction, ici, où la violence de notre réel déborde.” La voici ma tension... C’est à la fois une honte et une nécessité immense, car je suis la première à défendre corps et âme le besoin de fiction... Je suis faite de biographie et d’histoire... Toutes les zones aveugles de l’histoire de mes parents, j’ai appris à les vivre grâce à la fiction. Elle a pris le dessus sur l’obscur, le noir, elle m’a en quelque sorte sauvée. Mais je l’aime autant que je la soupçonne... Disons que je ne peux la regarder en face que si elle ne devient pas un parachute pour s’exfiltrer du monde.

L’histoire est émaillée de conflits, de coups d’éclats, de sacrifices, de moments de désespoir... Mais, malgré les différences, les obstacles, et la pluralité de réactions face à la catastrophe initiale, on assiste à la construction de liens. Est-ce que finalement la “fraternité” ne serait pas à entendre comme un processus ?

J’aime tout dans le mot “fraternité”! J’aime son évidence et son mystère, j’aime ce qu’il impose pour ici et maintenant, et j’aime le projet qu’il dessine. Donc oui j’aime bien l’idée que la fraternité soit un processus, un projet qui pose la question de l’altérité, mais aussi l’immédiateté que propose le mot. Il s’agit de reconnaître l’autre comme un frère, sans hésitation, et d’agir avec lui, pour lui, parce que nous faisons partie de la même communauté humaine. Et puis j’aime le mot “fraternité” pour son aspect spirituel et mystérieux. Je n’ai pas tenté d’éclaircir ou de refermer ce trouble.

On a souvent tendance à le confondre avec “solidarité”. La solidarité est évidemment un principe très beau et très fort, mais il se solde, ici et maintenant, avec les humains dont on est contemporain. En revanche, la fraternité dépasse le temps immédiatement présent. On peut avoir un élan fraternel pour demain, et un manque fraternel pour hier (et inversement). C’est cette tension, ce geste toujours suspendu, qui me plaît.

Est-ce pour cela que votre pièce dialogue avec le futur ?

Oui, il s’agit d’interroger la possibilité du lien par-delà le temps. En préparant le projet, nous avons visité le bureau de Rétablissement des liens familiaux, à la Croix-Rouge, qui propose à des personnes ayant perdu quelqu’un de cher de retrouver sa trace, au nom du droit de chaque être humain à être proche de ceux qu’il aime. Deux sœurs avaient été séparées pendant la Seconde Guerre mondiale : soixante ans plus tard, alors qu’elles étaient âgées de 80 ans, le bureau les a rappelées. Durant toutes ces décennies, leur dossier n’avait jamais été clôturé, juste suspendu dans le temps – c’est vraiment le terme exact que ces femmes du RLF ont employé. Chaque dossier est ouvert aujourd’hui, et sera continué peut-être par nos enfants...

Le travail avec la Croix-Rouge nous a aussi conduits à nous intéresser à celui de Cristina Cattaneo, médecin légiste italienne, qui alerte sur l’importance d’identifier les corps de migrants noyés en Méditerranée. Elle exprime très clairement que si nous ne faisons rien pour tous nos frères et sœurs qui coulent en Méditerranée, cette blessure restera suspendue (toujours ce mot) au-dessus de nos sociétés. Ainsi, dans le laboratoire de Cristina Cattaneo, on identifie des hommes récemment échoués en mer comme des hommes dont le décès a eu lieu au XVIIIe siècle... Pour moi, c’est cela la fraternité : cet élan qui nous invite à réparer maintenant pour hier et demain.

 

Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian, le 15 août 2021.
Contenu issu du dossier d’accompagnement autour du spectacle Fraternité, Conte Fantastique par l’Odéon, Théâtre de l’Europe.