Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Faiseuse d'histoires

Aurore Fattier

Hedda
Forte, libre et spirituelle, la metteuse en scène et actrice Aurore Fattier puise dans l’œuvre Hedda Gabler de Henrik Ibsen (1890) pour en tirer un empouvoirement. Une manière habile entre théâtre, cinéma, mots, corps et musique d’affirmer qu’une autre histoire des femmes, que d’autres histoires sont en train de s’écrire en 2022.
© Dominique Houcmant, Goldo

Vous dites que Hedda est « une variation contemporaine de Hedda Gabler d’Ibsen ». Comment avez-vous amené avec les auteur·ices Sébastien Monfè et Mira Goldwicht, le caractère littéraire de l’œuvre de Henrik Ibsen dans Hedda ?
Je me nourris d’un imaginaire très littéraire. Je suis issue d’une famille de professeur·ses de français. J’ai fait des études de lettres. Toutefois, faire l’INSAS a créé chez moi une onde de choc. Bon nombre de professeur·ses nous expliquaient que le théâtre n’était pas de la littérature. Au contraire, bien au contraire, qu’il fallait la dynamiter à la manière d’un Heiner Müller, qu’il fallait se réveiller. La pièce Hedda Gabler de Henrik Ibsen me passionnait depuis longtemps, mais je voulais me détacher d’emblée du désastre. Autrement dit, j’ai fait le choix de questionner la figure de Hedda en la tenant à distance.

Le spectateur pénètre le monde d’Hedda, et la complexité du personnage grâce à une structure narrative extrêmement sophistiquée bâtie sur la contiguïté entre making-of, coulisses de la création, création elle-même. Ce canevas complexe construit une narration illimitée étonnante.
Si l’on s’attend à se laisser confortablement raconter une histoire, la mise en abyme nous plonge au cœur de la complexité de la fiction et du réel, ainsi que du temps. Car dans Hedda, je regarde une femme d’aujourd’hui qui regarde elle-même une femme du XIXe siècle. C’est le jeu du miroir réfléchissant.

C’est une façon habile de dédoubler les diverses strates du personnage. Hedda ne serait pas une mais multiple. Serait-elle toutes les femmes ?
Nous ne nous sommes pas satisfaits de la seule figure de Hedda. Nous avons traqué ses réminiscences dans toutes les femmes, jeunes et âgées. Hedda est dans l’assistante qui a 25 ans, dans la quarantenaire Laure ou la sexagénaire Delphine qui regrette d’avoir eu des enfants. Hedda est plurielle.

Cela crée une sorte d’écartement entre ce qui est vu et entendu ?
C’est moins dans la frontalité que dans le trou ou la brèche que je retrouve mes propres failles. Quelque chose se creuse dans les mondes différents. C’est là précisément qu’une projection est possible pour les spectateur·ices, dans la multiplication des mondes, dans les fractures entre les époques.

Vous avez fait le choix d’un théâtre extrêmement naturaliste (les décors, les costumes) avec pour contrepoint l’image cinématographique et la musique qui lui donnent une autre envergure. Comment avez-vous travaillé avec Marc Lainé (scénographie), Prunelle Rulens (costume), Vincent Pinckaers (cinéma) et Maxence Vandevelde (musique) ?
Nous étions à la recherche d’une dimension romanesque. C’est-à-dire retrouver le plaisir que l’on éprouve lorsqu’on lit un roman. J’ai fait le choix avec mes partenaires de recréer cette sorte de symphonie intérieure enveloppante à travers un montage qui réarticule les mots, le jeu, l’image et la musique. C’est le paradoxe propre à l’image cinématographique qui fait peut-être l’ambition de notre pièce : tresser une étrange intimité en convoquant les fantômes, le fantôme de Hedda Gabler et le fantôme de sa sœur Esther disparue dix ans plus tôt. Dans Hedda, les fantômes sont proches de nous.

C’est fascinant. Dans Hedda, comme dans beaucoup de pièces actuelles, il s’agit de laisser les fantômes prendre possession de la mise en scène elle-même et, à travers elle, du regard de notre époque.
J’ai le sentiment que nous arrivons à la fin d’un cycle. Nous ne sommes plus dans le fantasme positif du capitalisme, tel que nous l’avons connu dans les années 1990-2000. Aujourd’hui, la spiritualité semble absolument nécessaire face au poids de la réalité. C’est la raison pour laquelle nous nous tournons de plus en plus vers des pays comme le Japon, où les morts et les vivants coexistent. D’une certaine manière, réinterroger le rituel de la mort réactive notre énergie politique. C’est profondément vivifiant. La spiritualité est l’une des armes pour lutter.

Se confronter aux fantômes, c’est se confronter à l’altérité.
Je ne suis ni religieuse ni mystique. Pourtant, le théâtre est pour moi un grand mystère. Ici, le mystère, c’est le personnage de Hedda mais aussi la confrontation avec toutes les femmes qui l’ont joué à différentes époques. Et en définitive, la confrontation avec soi. On atteint un mystère proprement existentiel.

Hedda fait résonner une longue lignée de femmes. À sa manière, elle matérialise l’idée de « la lignée » de la philosophe de la pensée féministe Geneviève Fraisse.
À sa manière, Hedda nous plonge au cœur de l’histoire des corps des femmes dont nous sommes les garantes. L’actrice, la femme qui joue le rôle de Hedda Gabler, porte en elle toutes les femmes, tous les suicides. C’est ce que raconte précisément la pièce. Quelles en sont les traces dans son propre corps ? Dans la pièce, l’actrice qui interprète le rôle de Hedda Glabler, tombe enceinte. Qu’est-ce que ça signifie pour une femme enceinte de jouer son rôle ? Comment la fiction modèle la réalité ? Comment nos corps d’actrices sont-ils marqués par tous les corps des femmes qui nous ont précédées ? Autant de questions qui nous plongent au cœur des urgences actuelles et qui a de quoi nous secouer.

Justement, de quoi Hedda est-elle le nom du point de vue féministe ?
Lorsque Henrik Ibsen écrit Hedda Gabler, la figure de Hedda est l’incarnation du renoncement et du scandale absolu, aussi. Alors qu’elle est enceinte, elle se suicide. Elle incarne la destruction, pure et simple, d’elle, de son corps, de sa descendance. D’où la phrase : « elles ne sont pas toutes faites pour être mères ». Peut-on être une femme sans être une mère ? La maternité est-elle un passage obligé pour les femmes ? Aujourd’hui, nous pouvons conjuguer le fait d’être femme, artiste et mère. Nous pouvons porter tous ces combats sans pour autant passer par le désastre, me semble-t-il. Je fais le choix de raconter ce trajet dans Hedda. Comment les femmes s’arrangent-elles avec tout ça, aujourd’hui ?

Dans le film All about Eve de Joseph L. Mankiewicz (1950), il y a cette phrase célèbre : « Quand une femme fait carrière, elle se déleste de certaines choses, oubliant qu’elle en aura besoin quand elle redeviendra femme ». De quoi la femme Aurore Fattier s’est-elle délestée pour faire carrière ?
Même si « vieillir pour une actrice » reste compliqué, même si tout n’est pas résolu, je pense qu’une autre histoire est en train de s’écrire. D’autres manières d’être au monde émergent. Je me sens extrêmement privilégiée. Tous les jours, je mesure la force que me donne mon métier de metteuse en scène et d’actrice ; force que je transmets à mes enfants, et à ma fille en particulier.  N’est-ce pas cela exercer sa puissance ?  

– Propos recueillis par Sylvia Botella en septembre 2022.

Immensità, Andrea Laszlo de Simone
(Spéciale dédicace de Aurore Fattier)

© Théâtre National Wallonie-Bruxelles