Un théâtre,
Quatre lieux
Lorsque le Théâtre National fut créé, sa première vocation était d’être un théâtre itinérant et de « présenter devant le plus grand nombre de spectateurs et dans tout le pays, des spectacles de qualité ». Dans les premières années, on investit donc surtout l’argent des subventions dans des moyens de locomotion pour sillonner le pays et monter des spectacles sous chapiteau ou dans des salles de fêtes. Mais le Théâtre National se devait d’avoir également un ancrage à Bruxelles, qui s’affirmait de plus en plus comme la capitale de l’Europe.
« En ses deux premières années d’existence, le Théâtre National n’avait pas de domicile fixe. Il doit une éternelle reconnaissance aux Théâtres du Parc, des Galeries et Molière pour avoir donné l’hospitalité à ses spectacles (…) »
Le Théâtre Résidence
Entre 1947 et 1961, le Théâtre National a donc élu domicile dans ce qui est encore aujourd’hui le Théâtre du Résidence Palace mis à disposition du Théâtre National par les pouvoirs publics :
« En 1947, on s’installa au Théâtre Résidence, salle un peu vieillotte, pas très pratique, d’accès difficile mais charmante et que d’aucuns se rappellent avec un regret attendri. On y restera quatorze saisons »
Le Résidence Palace a été construit entre 1922 et 1927. Conçu comme une ville miniature par l’architecte Michel Polack, il accueillait 180 appartements de luxe qui offraient toutes les formes de confort et de modernité (eau chaude, eau froide, électricité à tous les étages…). Il comptait aussi une piscine, deux restaurants, un coiffeur, une banque, une poste, des commerces, des salles de gymnastique, une salle de projection et possédait même un court de tennis sur le toit. On y avait aussi construit un théâtre. Après-guerre, le théâtre du Résidence Palace qui est géré par le Ministère des Travaux Publics est loué ou prêté à toutes sortes d’associations . Puis, à partir de 1947, on y loge le Théâtre National, qui en obtient la gérance jusqu’en 1961.
Si ce théâtre est encore aujourd’hui considéré comme un joyau de l’art déco, la salle était petite et permettait peu d’ajustements en dehors de l’implantation à l’italienne. De gros travaux avaient été entrepris pour le mettre en état de recevoir le Théâtre National mais les infrastructures s’étaient vite montrées insuffisantes par rapport au nombre de spectacles et de spectateurs. Assez vite, le théâtre s’avère trop petit et le projet de la Tour Martini sera accueilli avec joie.
Le Théâtre National à la Place Rogier
À la fin des années 50, on commence à démolir l’ancienne Gare du Nord. Sur son emplacement, sort lentement de terre le projet du Centre Rogier, un tour qui regroupait des logements, des bureaux, un centre commercial et… un théâtre…
Le 21 octobre 1961, a lieu le Grand Déménagement et le Théâtre National s’installe dans la Tour Rogier, dite « Tour Martini ». C’est un grand changement puisqu’il bénéficiera désormais d’une infrastructure moderne, de salles confortables et équipées de tout l’appareillage technique rêvé. La Grande Salle compte 765 places et une scène de 21 m de large, 13 m de profondeur et 17 m de haut. La Petite Salle contient 350 places et une scène de 8m de largeur sur 8 m de hauteur et 6,5 m de profondeur. Des loges confortables accueillent les artistes et un bar est ouvert au public. Il comporte aussi des ateliers décors ainsi qu’un atelier costumes et un studio d’enregistrement.
Jacques Huisman pour marquer le coup fait de ce déménagement une fête. Tous·tes les acteur·ices de la saison sont costumés et prennent place dans des voitures anciennes pour faire le trajet entre le Résidence Palace et le nouveau théâtre de la place Rogier. Une fête de 24h suit le déménagement et le théâtre reste ouvert au tout venant toute la nuit.
Fin 1999, le Théâtre National reste seul occupant de la Tour Rogier qui s’est peu à peu vidée de toutes ses activités et de ses occupants, et la tour va être rasée. Il est question de déplacer le Théâtre National hors Bruxelles et de le reloger à Mons. Toute la profession se mobilise alors pour s’opposer à cette décision et faire en sorte que le Théâtre National reste à Bruxelles. Des employé·es se rappellent encore comment le camion du Théâtre National s’est positionné pour bloquer la place Surlet de Choquier pour forcer des négociations avec le ministre qui ont abouti à la décision de faire construire un nouveau théâtre au boulevard Emile Jacqumain.
En 2001, la tour est rasée et le théâtre est détruit.
Le Palace
En 1913, la société Pathé confie la réalisation d’un complexe de salles de cinéma à l’architecte Paul Hamesse, disciple de Paul Hankar. Le bâtiment sera couronné du célèbre coq de l’entreprise et est considéré comme le plus grand cinéma de la ville avec ses 2.500 places. Le lieu est aussi connu pour la beauté de son foyer (aujourd’hui classé).
Le cinéma subit diverses modifications jusqu’à sa fermeture en 1973. En 1997, les façades et le foyer Hamesse sont classés par la Commission Royale des Monuments et Sites, et le bâtiment retrouve en 1998 sa fonction initiale de salle de cinéma grâce au projet Kladaradatsch !, mais ferme de nouveau ses portes en 2000. La Communauté Française devient le nouveau propriétaire du bâtiment et adapte les salles pour que l’on puisse y faire du théâtre.
Le Théâtre National s’y installe temporairement en 2001 (jusqu’en 2004).
En 2004, un appel à projet est lancé pour la réaffectation du lieu en cinéma d’art et essai. C’est l’ASBL « Le Palace », présidée par le cinéaste Luc Dardenne, et soutenue par nombreux acteurs du milieu cinématographique belge, qui remporte cet appel. Désormais composé de quatre salles, d’un restaurant et de multiples espaces conçus pour accueillir tous types d’évènements culturels, le Palace retrouve sa place de haut-lieu du cinéma et de la culture au sens large à Bruxelles.
Pour le Théâtre National, surtout pour son directeur Philippe Van Kessel, l’intermède du Palace fut un moment difficile, mais qui a quand-même permis au théâtre de continuer son aventure sans interruption notable.
« Dans la vie du National, les années Palace ont été un moment difficile. L’équipe a dû essaimer dans différents endroits, l’administration louait des bureaux dans un endroit proche, les comédiens erraient dans des salles de répétition à l’autre bout de la ville, les techniciens étaient retranchés dans nos ateliers de Leeuw-St-Pierre et nous ouvrions le lieu vers 19h, un peu comme un night shop… Les salles n’étaient pas du tout faites pour du théâtre, il n’y avait pas de coulisses et les sièges étaient conçus pour regarder un écran de cinéma en hauteur… L’acoustique et la matité du son étaient telles que même lorsqu’un public enthousiaste réagissait ou applaudissait, nous l’entendions à peine, nous avions le sentiment d’un flop permanent ! »
– Interview de Philippe Van Kessel par Bernard Debroux dans Le Théâtre National, les mouvements d’une histoire, 1985-2005, hors-série Alternatives Théâtrales, 2005, p.20.
Le Théâtre National Boulevard Emile Jacqmain
Lorsque le Théâtre National Wallonie-Bruxelles s’installe au Boulevard Emile Jacqmain en 2004, c’est un évènement. C’est la première fois depuis plus de 150 ans que l’on construit un lieu uniquement destiné au théâtre à Bruxelles (d’autres lieux, nombreux, ont été aménagés en salles de spectacle mais avaient d’autres affectations auparavant). C’est l’architecte Olivier Bastin et son bureau d’études l’Escaut qui sont en charge du projet. C’est aussi la première fois en soixante ans d’existence que le Théâtre National devient un lieu identifiable et visible de l’extérieur. Il cesse d’être un espace clos et refermé sur lui-même pour devenir un lieu ouvert, tout en transparence, dont les activités sont visibles depuis la rue (la loge rapide par exemple laisse entrevoir les silhouettes des comédiens qui y passent avant d’entrer en scène). La simplicité et la neutralité des matériaux sont aussi un choix destiné à faire du lieu une coquille à habiter par les différents artistes et programmateurs qui s’y suivent. Sur le plan technique, les différentes installations se veulent à la pointe, et continuent à évoluer en fonction des progrès techniques. Récemment par exemple, tous les éclairages du théâtre ont été complètement rééquipés en leds.
Le Théâtre National au boulevard Emile Jacqmain dispose de deux scènes (la Grande salle et la Salle Jacques Huisman) et d’une salle de répétition. Celle-ci, rebaptisée depuis le Studio sert aussi de salle de spectacle, ce qui fait que le Théâtre National peut accueillir plus de 1250 spectateurs en une soirée. Le Théâtre National possède aussi un atelier costumes, et dispose d’un studio son. Les ateliers décors se trouvent aujourd’hui à Manage où un pôle de Mutualisation technique vient d’être créé.