Expertises
Techniques
Les théâtres comptent un grand nombre de métiers techniques au service du spectacle vivant. Ce travail spécifique est souvent caché et ne laisse entrevoir que ce que l’on peut voir sur scène depuis la salle. Pourtant, une multitude de langages scéniques s'y côtoient pour former le langage unique du spectacle. Parmi ceux-ci, la lumière, l’image, le son, les costumes, les décors… Chacun d’entre eux demande une expertise professionnelle pointue. Très souvent, il s’agit d’inventer des solutions pour réaliser un effet précis voulu par un·e metteur·se en scène. Luc Loriaux, régisseur général, résume cette idée par une sorte d’adage qui règne en technique :
Au théâtre, en technique, il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions. On cherche, on essaye et on finit par trouver…
Certaines innovations techniques vont jusqu’à influencer les créations théâtrales, même à grande échelle. Le scénographe tchèque Josef Svoboda, par exemple, a donné son nom à une rampe de lampes qu’il a fait construire au Théâtre National dans les années 60, et elle est aujourd’hui utilisée dans le monde entier. Des metteur·ses en scène comme Fabrice Murgia, Anne-Cécile Vandalem, ou encore Joël Pommerat ont créé des spectacles où la vidéo prend une importance telle qu’elle devient un langage à part entière et révolutionne le dialogue entre l’image et le jeu d’acteur·ice. Dans les spectacles de Joël Pommerat, le mapping vidéo se substitue aux décors et permet des changements ultra-rapides qui habillent les différents lieux représentés de manière complètement différente. Avec la captation vidéo de certaines scènes dans des espaces invisibles pour le·a spectateur·ice (intérieurs de maisons, couloirs, « extérieurs »), Anne-Cécile Vandalem rajoute une dimension nouvelle au spectacle, ainsi que Fabrice Murgia, qui, dans de nombreux spectacles, augmente l’acteur·ice en le montrant à la fois en live et en gros plan sous un angle particulier, dans une perspective presque cubiste qui donne plusieurs points de vue simultanés d’un personnage.
Cette expertise technique demande évidemment des recyclages permanents et nécessite des achats de matériel de pointe pour rester au fait de toutes les innovations. Le passage vers le led, par exemple, nécessite une réadaptation complète de tout le matériel, mais aussi des technicien·nes pour s’approprier ces nouvelles techniques. Cette transition est aussi complexe pour les tournées, car elle suppose que toutes les salles où le spectacle est accueilli soient semblablement équipées. Parfois, les avancées techniques permettent des changements majeurs au théâtre : par exemple, le surtitrage existe depuis à peu près 25 ans. Il permet de découvrir des univers théâtraux du bout du monde sans trop d’effort et contribue certainement à une forme de mondialisation du spectacle vivant.
Dans l’atelier costumes, une autre forme d’expertise technique trouve sa place, puisque les couturier·es et créateur·ices de costumes travaillent principalement sur des silhouettes.
Le costume est un langage scénique à part entière et sert à définir et à construire le personnage.
Il doit être facile à enfiler, nettoyable, pas trop chaud, et parfois, lors de changements rapides, il faut trouver des astuces pour mettre et enlever des costumes rapidement. Nicole Moris, ex-responsable d'atelier, partage avec nous de nombreux exemples d’astuces techniques et parfois d’inventions problématiques, comme par exemple le manteau d’une des chanteuses de Cabaret du bout de la Nuit par Axel De Booseré et Maggy Jacot (2014). Il devait avoir l’air d’un manteau des années 20 qui se fermait par de multiples petits boutons, remplacés par des aimants. Ceux-ci, fermés, devaient être « arrachés » par la chanteuse. Mais comme elle s’était approchée d’une balustrade en métal sur la scène, les aimants attirés s’étaient complètement décalés. Elle se souvient également de la robe élaborée d'Elmire dans le Tartuffe mis en scène par Philippe Sireuil en 2004, qui devait être retirée rapidement pour révéler un jupon. La comédienne Valérie Bauchau a arraché la robe en raison de sa difficulté à distinguer les « nouettes » de couleurs différentes qui devaient être ôtées dans un ordre spécifique, étant donné l'obscurité.
La construction de décors est un autre point d’expertise au Théâtre National. Les ateliers de construction se trouvent à l’extérieur du théâtre, pour des raisons de place essentiellement. Anciennement basés à Zuun, à Anderlecht, ils se trouvent aujourd’hui à Manage, où ils constituent un nouveau projet du Théâtre National, le Pôle de Mutualisation de Services et de Ressources techniques.
Le Pôle de Mutualisation technique
Le Pôle de Mutualisation de Services et de Ressources techniques se veut un outil de partage des moyens techniques du spectacle vivant pour l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il propose un lieu ouvert aux artistes, aux compagnies et aux opérateurs des Arts de la scène pour la construction de scénographies, le stockage et la formation des professionnel·les du secteur.
Parmi les ressources du Pôle se trouvent les ateliers de construction de décors. Ce métier de constructeur·ice est particulier et repose beaucoup sur l’expérience utile de cell·eux qui y travaillent. I·els sont chargé·es de réaliser des projets établis par un·e scénographe, parfois d’après des plans, mais parfois aussi d’après des images, des idées et des dessins qui ne prennent pas toujours en compte les propriétés de certains matériaux. Il s’agit donc de réaliser des constructions qui sont des prototypes, en procédant souvent par essais et erreurs. D’autres contraintes sont liées, comme la taille et le poids des éléments qui doivent être transportables en camion et montables le plus rapidement possible par l’équipe des machinistes chargé·es de l’implantation des décors sur la scène. La finition doit toujours avoir l’air très propre et l’aspect est primordial. Le coût des matériaux est évidemment aussi un paramètre.
Par exemple, pour le spectacle Peplum médiéval, mis en scène par Olivier Martin-Salvan en 2023, l’idée générale était de créer une construction qui aurait une allure de château de Playmobil, d’aspect de plastique lisse et qui devait s’ouvrir en glissant (donc, pas sur roulettes). La structure interne a été réalisée en métal et en bois et pesait 1,2 tonnes. Des scénographies très lourdes ou très grandes, adaptées pour des grandes scènes comme celle de la Grande salle du Théâtre National ont parfois du mal à s’implanter dans d’autres salles en tournée. Il faut alors parfois créer une scénographie bis, plus légère.