Sortir
du théâtre
Dans la directe après-guerre, lorsque le Théâtre National commence son activité, il n’a pas de lieu de création fixe. La troupe des Comédiens Routiers a d’ailleurs été choisie pour son activité itinérante. Dans le chapitre Un Théâtre National, nous avons souligné les nombreux projets de décentralisation réalisés depuis sa création. Les spectacles sous chapiteau, les semaines de fête, le Festival de Spa ont notamment constitué une grande partie des activités du Théâtre durant des décennies. Les coproductions avec des centres culturels wallons, à l’occasion des Ateliers Jeune Théâtre National développés par Philippe van Kessel, ont suivi.
Ensuite, le paysage socioculturel a évolué, rendant moins nécessaire la présence du Théâtre National dans les zones à faible offre théâtrale. Toutefois, cette période d’itinérance lui a laissé une souplesse durable : il continue de sortir de ses murs pour créer ailleurs, en extérieur, selon les besoins des artistes et pour aller à la rencontre de publics différents. On comprend dès lors que jouer dans des endroits « non-théâtraux », faire théâtre partout où c’est possible, s’inscrit aussi dans l’ADN du Théâtre. Les spectacles qui se sont joués dans des espaces différents sont nombreux et constituent toujours une aventure singulière pour les spectateur·ices et les artistes, mais aussi pour les technicien·nes et tous·tes les employé·es. Les lieux choisis deviennent les protagonistes particuliers. Nous en rappelons ici quelques exemples :
Tanzi ou La guerre des sexes de Claire Luckham, dans une mise en scène de Bernard Damien, fut créé dans la salle des guichets de la Gare du Nord en 1984. Alfredo Cañavate, comédien permanent, faisait partie de la distribution :
« Pour Tanzi, on avait besoin d’un grand espace. On a installé un ring dans le hall de la gare du Nord, dans la salle des guichets. On l’avait cloisonné et il y avait des gradins des quatre côtés. Deux mois et demi de répétitions ont été réalisés, comprenant également des sessions d’entraînement de catch avec Jacques Capelle, ainsi qu’avec un véritable lutteur qui se faisait appeler le Boucher de l’Est. Il y a même une comédienne qui n’a jamais pu jouer parce qu’elle s’était déboîté le coude. C’était dangereux. On jouait ça tous les jours. Celle qui jouait Tanzi, faisait au moins 10 ou 15 chutes sur le dos par jour. Tous les rôles étaient doublés et Tanzi était triplée… »
Dans les années 2000, la compagnie Arsenic monte à plusieurs reprises son chapiteau au cœur de la ville et affirme ainsi sa vocation d’itinérance. Des spectacles comme Une soirée sans histoires, Le Dragon, Eclats d’Harms, MacBeth, Le Géant de Kaillass… sont produits avec le Théâtre National. L’esthétique expressionniste de leurs décors et costumes était soulignée par l’ambiance de fête foraine liée au chapiteau.
Rappelons-nous ensuite le spectacle d’Antônio Araújo Dire ce qu’on ne pense pas dans des langues qu’on ne parle pas (mai 2014). Le metteur en scène brésilien cherche toujours à faire dialoguer le théâtre avec des espaces différents et les gens qui les peuplent. Pour sa création au Théâtre National, dans le cadre de Villes en Scène, il avait choisi d’investir le bâtiment de la Bourse alors désaffecté, pour y construire une réflexion sur Bruxelles, l’Europe, la mondialisation et l’argent. Guy Duplat dans La Libre Belgique évoquait ainsi le spectacle :
« Antônio Araújo est un des grands metteurs en scène au Brésil. Il s’est associé pour ce spectacle à l’écrivain Bernardo Carvalho tout aussi connu au pays du football. Leur spectacle est inspiré par Bruxelles et ils s’y sont plongés avec leurs acteur·ices. Ils envahiront la Bourse dans un spectacle itinérant où les spectateurs se déplaceront dans ces lieux impressionnants, abandonnés par la finance. »
Lors du Festival XS, l’objectif était de concevoir des petites formes dans chaque recoin du Théâtre pour permettre la réalisation de spectacles devant quelques spectateur·ices : le monte-charge, le bureau du directeur, la terrasse, la cafétéria, les dessous de scène, le studio son… Avec le temps et pour s’ancrer encore d’avantage dans la ville, le Festival XS s’est aussi développé à l’extérieur sur les places proches du Théâtre. De même, en 2018, le spectacle Walking therapie de Nicolas Buysse et Fabio Zenoni conviait les spectateur·ices à une sorte de safari urbain à la recherche du bonheur dans Bruxelles, et mêlait le rire du groupe et l’écoute individuelle sous casque… Le même dispositif a été ensuite utilisé pour le spectacle Le Dernier salut qui réunissait les trois comédien·nes permanent·es en 2021.
Durant le printemps 2020, la pandémie mondiale de Covid 19 force les théâtres à fermer leurs portes. Après un silence de plusieurs mois, et pour marquer une réouverture, Fabrice Murgia décide de créer les week-ends d’Ouvertures. Le Théâtre National part en villégiature en Wallonie et crée un mini-festival de début de saison. Il se fait complice de lieux culturels ou associatifs pour faire (re)vivre la culture, la questionner, la mettre en exergue de manière innovante. Toute une programmation dans des espaces naturels, apprivoisant les lieux, les lumières, le coucher de soleil… Le projet sera repris par Pierre Thys à partir de 2022 durant un week-end de fête qui marque le début de chaque saison et réaffirme les liens du Théâtre avec ses partenaires wallons.
Enfin, très récemment, le Théâtre National est à l’origine de la création de Maison Gertrude, un Centre d’Art en maison de repos, créé dans les Marolles à l’initiative de Mohamed El Khatib, artiste associé au Théâtre National. Cette fois, il ne s’agit pas seulement de montrer un spectacle ailleurs, mais bien de créer les conditions d’une rencontre possible entre l’art et les habitant·es d’une maison de repos qui n’y sont pas ou peu confronté·es. Cette rencontre nous invite aussi à réfléchir à la raison d’être du spectacle vivant qui s’inscrit dans le partage d’une expérience artistique ici et maintenant, ainsi que dans la solidarité humaine profonde qui en découle.
Lors du colloque Art, soin et citoyenneté, Pierre Thys en parlait en ces termes :
« Maison Gertrude est sans doute le projet le plus emblématique de mon premier mandat. Ce n’est pas nécessairement un projet de théâtre, ou en tout cas pas directement, mais c’est un projet qui interroge le fait que les histoires et les récits peuvent aussi se partager et exister en dehors des plateaux, dans une nouvelle dynamique de la relation avec les publics. »