Ces rengaines que l’on dit populaires

Playback d'histoires d'amour

« Avec le temps, va, tout s’en va…
L’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie… »

Et s’il nous restait quand même le fredon de quelques chansons d’amour ? Un couplet ou deux, inusables, qui ont le pouvoir de dater voire de ranimer les délices ou les affres de nos vies sentimentales ? Ces rengaines que l’on dit « populaires » frisent l’universel à force de bon sens : leur poésie avait, par sa justesse, sa naïveté ?, flingué notre cœur embarqué dans un énième tour de manège, et aujourd’hui encore elle nous met du baume sur le cœur, aide à pleurer ou à sourire de nos obstinations.   

La comédienne Delphine Bibet, qu’un atelier avec Joël Pommerat avait conduite à explorer les troubles et les exigences du playback, nous revient en metteure en scène et concocte une playlist jubilatoire qu’elle fait dialoguer avec les sensibles « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes. Avec la complicité d’Alexandre Trocki, Thierry Hellin et Catherine Mestousis, acteurs alliant présence physique, distance et humour, elle peuple le plateau du studio, travesti en cabaret un rien fantomatique, de figures d’amoureux-chantants.  

Entre pénombre et boules à facettes, se rejoue — micro à la main — avec un plaisir enfantin et un voile de mélancolie, un chassé-croisé de silhouettes, d’existences supposées minuscules, sublimées par les ressources insoupçonnées du play-back. Privés de leur propre voix, coulant leur souffle et leurs gestes subtils dans des corps inaccoutumés ou dans l’élan amoureux d’un autre, les comédiens multiplient les situations concrètes, les scénarios vécus, les loupés, les rêvés sans oublier les remémorés avec une grave mais délicieuse marge d’erreur. Rien que des vies ordinaires !

Et les questions affleurent : Qu’advient-il de nos chansons quand elles se trouvent déshabillées de leur musique et que leurs mots s’entendent « tout nus » ? Pour « combien » comptent nos histoires d’amour et nos solitudes dans ce que nous sommes ? La banalité d’un scénario lui ôte-t-il quoi que ce soit de sa grandeur ? La profondeur est-elle l’apanage des cœurs simples ? Sommes-nous « vrais » ou au contraire, troubles, rapiécés de fragments ?  Avides de dramatisation ? Et l’acteur ? Comment fait-il pour donner naissance à tant de personnages, pour habiter autant de sentiments-à-la-minute ? Nos vies ne sont-elles pas, peu ou prou, du théâtre, avec mise-en-scène et coulisses où l’on ne voit pas bien clair ?

 

 « Je prends un rôle, je suis celui qui va pleurer, et ce rôle je le joue devant moi, et il me fait pleurer, je suis à moi-même mon propre théâtre. »
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, p. 192, Ed. du Seuil, 1973, Paris.

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