Théâtre National

Tout est politique

Le Chœur d’Ali Aarrass / Julie Jaroszewski / Interview partie III

TN : Le Chœur d’Ali Aarrass n’est pas un spectacle mais bien une représentation et vous tenez beaucoup à cette distinction…

Nous portons la voix d’Ali Aarrass, enfermé de manière arbitraire depuis onze ans, torturé, violé, bafoué dans son intégrité d'homme, et qui s’est donné pour mission de porter la voix d’autres prisonniers privés eux-aussi d’un traitement humain. Par extension, le Choeur d’Ali Aarrass porte les milliards de voix d’hommes et de femmes dont la vie a été détruite et continue à être détruite par la colonisation. Or, sans pointer aucune responsabilité individuelle d’aucun journaliste, nous constatons que la pensée hégémonique dans laquelle nous évoluons demande à la presse de nier les rapports de force sociaux et dans le cas présent, les rapports postcoloniaux. Dans un tel système, le risque est de se trouver réduits à être « objet », matière au service du spectacle (au sens où l’entend Guy Debord) de l’industrie médiatique dont la chaîne de production — ses temps hyper courts, son appétit du spectaculaire notamment — ne permet pas de représenter tant d’existences et de sacrifices. Injustice à laquelle font face Ali et sa famille.

Nous posons donc cet acte politique de la réappropriation de notre récit en tant que famille et collectif en lutte. À ce titre, Ali et Farida Aarrass — elle est artiste sur le plateau, des lettres d’Ali sont lues — sont également auteur et autrice de l’objet théâtral que nous proposons. Avec le chœur, nous nous repositionnons comme « sujet ». Nous nous servons du théâtre, son espace vide, sans préceptes imposés, pour représenter les rapports de force qui nous agissent, nous ne fuyons pas notre réalité sociale, nous ne souhaitons pas non plus la refléter par imitation. Nous représentons en distanciant, nous laissons ainsi le choix au spectateur de l’engagement. Et par là même nous prétendons servir le théâtre.

TN : Il y a aussi théâtralisation, quelque chose de l’ordre de la fiction et bien sûr du jeu ?

Ce qui a déterminé mon engagement auprès des Aarrass il y a plus de 7 ans, c’est leur volonté que le cas d’Ali puisse permettre de parler des autres. Cette volonté de se repositionner dans un système est éminemment politique. C’est ce qui nous permet d’user au théâtre de la distance afin qu’Ali ou Farida deviennent aussi tous ces autres.

Quand votre frère est arrêté, même à tort, pour terrorisme, le monde entier attend de vous que vous disiez la vérité. Par le théâtre, il y a cette volonté de redonner à Farida la possibilité du je-u. Tous les éléments biographiques ayant trait à sa famille et portés sur le plateau sont véridiques, mais nous les remettons en jeu à travers une remise en contexte historique.

Cette distance qu’offre le théâtre, c’est une joie et un plaisir immense. Voir, à chaque représentation, Farida, avec le peuple espagnol derrière elle, jouer à proclamer la République espagnole, traverser la bataille d’Anoual. Qu’elle ait ce droit à la fiction, le droit de jouer, de devenir actrice alors qu’on voudrait la cantonner, sans possibilité d’écart, au seul rôle de victime, tout cela est une immense victoire que le théâtre et la magie de Farida Aarrass étaient à même de nous décrocher.

TN : Revendiquez-vous un récit idéologique ? Et, à ce titre, peut-on imaginer que, pour quelqu’un qui aurait une autre vision du monde, il puisse être en quelque sorte « inaudible » ?

Je ne revendique pas un récit idéologique mais politique.  L’idéologie en tant que science des idées, des concepts, nous permet de nous situer. Avec le Choeur d’Ali Aarrass, nous nous situons clairement dans une tradition matérialiste qui ne nie pas les rapports de force mais qui s’ancre dans l’histoire des rapports sociaux. Nous sommes situés. Il n’y a pas d’abstraction idéologique, cet alibi ne peut servir que la pensée dominante sous couvert d’universalisme.

Une supposée absence d’idéologie est une idéologie. Il n’y a jamais de neutralité. On vit une époque fantastique ! Nous vivons ici à Bruxelles de façon très privilégiée. Depuis 2001, pour ne prendre qu’un temps court, on est allés bombarder l’Afghanistan, l’Irak pour des armes de destruction massive qui n’existaient pas, on est allés bousiller la Lybie, ce qui a permis l’acheminement d’armes vers l’Afrique de l’ouest, des milliers d’êtres humains périssent dans la Méditerranée en essayant de fuir leurs pays, pas plus tard que l’année passée la police tirait sur une camionnette transportant des migrants, tuant d’une balle dans la tête une petite fille de deux ans... C’est un immense carnage. La colonisation occidentale, ce système-là de façon spécifique s’est globalisé, et est devenu planétaire. Sous couvert d’ingérence humanitaire nos gouvernements soutiennent des guerres et des politiques sécuritaires. On vit en état de guerre et il y a des millions de morts, ça c’est la réalité. Mais comme on ne la voit pas, qu’on ne vit pas dedans en prise direct avec le sang et les bombardements, on prône l’innocence et on refuse de constater que nos mains sont sales.

On attend des gens ici qu’ils vivent hors-sol, en restant impartiaux, sans se positionner sinon cela deviendrait dangereux. Mais qu’est-ce qui devient dangereux ? De commencer à s’interroger sur ses propres privilèges quand on vit dans une société occidentale ? Je ne suis pas en train d’accuser les autres mais un système. Moi, Julie Jaroszewski en tant que blanche vivant à Bruxelles j’ai un milliard de privilèges que mes amies en Afrique n’ont pas. Je ne suis pas là pour me fouetter mais le reconnaître c’est peut-être la première étape de la possibilité d’une relation pacifiée. J’ai aussi le privilège de dénoncer ce système sans devoir instantanément me justifier de faire l’apologie du terrorisme, parce que je suis blanche. Au pire je me fais traiter d’islamo-gauchiste.

TN : C’est une des intentions de votre travail, inviter le public à ouvrir les yeux sur un système qui barre la route à un vivre ensemble pacifié ? Avec comme preuve à l’appui le sort qui est fait à Ali Aarrass ?

Aimé Césaire dans le Discours sur le Colonialisme analyse le traumatisme pour l’Europe, quand elle a eu à constater, au moment de la Seconde Guerre mondiale, que ses propres systèmes coloniaux, jusque là appliqués à l’Inde et à L’Afrique, se rejouaient sur son propre territoire, appliqués à des peuples blancs, aux juifs, et aux tziganes. 

C’est à cet endroit précis qu’on peut discerner une position antiraciste morale d’une position  antiraciste politique, selon que l’on perçoit ou non que ces massacres soient le fruit d’un même système.

Si on veut empêcher d’autres massacres sur le territoire européen, il faut prendre conscience de ce que notre système a produit ici et ailleurs. L’intégration dans le « corps social blanc » oblige souvent à se désintégrer, à oublier ses origines, à ne pas connaître sa propre histoire juive, tzigane, ou son africanité. J’ai beaucoup de respect pour les communautés que l’on voit aujourd’hui être stigmatisées parce qu’elles revendiquent dignement leur africanité, ou leur droit d’être musulmans dans l’espace public. S’intégrer ne doit pas avoir lieu en se désintégrant ! L’Europe doit ouvrir les yeux sur les systèmes qu’elle met en place. 

En Belgique aujourd’hui, on vote des lois qui crée deux catégories de citoyen qui par exemple privent les binationaux de leur droit consulaire. Je m’explique : la loi votée dans la précipitation le 9 février 2018, modifiant la loi du 15 décembre 1980 sur l'accès au territoire, le séjour, l'établissement et l'éloignement des étrangers, fait des personnes d'origine étrangère, des "citoyens de seconde zone". La modification autorise dorénavant à délivrer un ordre de quitter le territoire à des étrangers résidant légalement en Belgique, même à ceux nés en Belgique ou qui y résident depuis très longtemps. En particulier, plusieurs articles de la nouvelle loi sur les étrangers sont indignes d'un état de droit moderne. Des personnes peuvent être expulsées sur le fondement de l'article 21 de cette loi (la «loi sur l'expulsion») sur la base de soupçons (c'est-à-dire sans culpabilité prouvée, sans procès).

Alors, pour moi, dans ce contexte, c’est de l’ordre du devoir et de l’espérance de pouvoir encore se projeter ensemble dans un demain et un avenir. Mais il n’y a pas de vivre ensemble possible sans une réelle équité de droit.

TN : Au plateau, comment s’articulent la posture et l’intention politiques, et l’esthétique ?

Le fond et la forme sont indissociables et avancent main dans la main. La forme est toujours une question politique. C’est le fond qui remonte à la surface comme le disait Victor Hugo. Ici nous avons volontairement travaillé sur une dramaturgie liée à la tragédie. « Tragique » c’est dans le langage courant, le qualificatif qui accompagne les évènements politiques que nous traversons : les guerres sont tragiques, les attentats sont tragiques, la situation d’Ali est tragique. Ce qui me dérange profondément dans cette vision des choses c’est la passivité avec laquelle nous aurions à traverser les évènements sans avoir de prise sur le réel. Je crois plutôt au duende** andalous de Lorca qui fait de la création une lutte en actes. Si nous commençons avec les codes tragiques, celui de l’état de fait dans lequel nous nous trouvons, nous remontons à travers la présence des ancêtres de Farida le fil d’un duende jusqu’à Ali et le temps présent, et nous demandons justice à travers le théâtre. Le grand-père, le père d’Ali et de Farida, ainsi qu’Ali et Farida ont eu eux-mêmes des attitudes andalouses pleines de duende pour affronter la colonisation de leurs terres, le statut d’indigène, la torture, l’extradition illégale. Ils ont fait face à leur destin en voulant rester acteur. Car l’avenir n’est pas écrit et dépend de nos actes, aujourd’hui. C’est partir de la tragédie pour la dépasser avec la volonté de réhabiliter ceux qui furent désignés pour barbares — parce que non grec ­—  en invoquant le duende !

 

* Duende : Mot espagnol sans équivalent français, le “duende” désigne à l’origine un esprit qui, d’après la tradition populaire, viendrait déranger l’intimité des foyers, mais aussi, en Andalousie, “un charme mystérieux et indicible” comme un envoûtement expérimenté à certains moments du Flamenco, en somme une présence magique ou surnaturelle. Pour Lorca, le duende est forme en mouvement, vivacité dans l’instant, pouvoir et non œuvre, combat et non pensée. Universel, il provient du sang de l’artiste, abolit les notions d’intérieur et extérieur. Il n’existe que s’il a un corps à habiter, comme dans la musique, la danse, le théâtre, la poésie orale.

 

Propos recueillis par Cécile Michaux
Le 18 mars 2019

 

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