Qu’en est-il de nos héritages féminins ?
En tant que femmes, de quoi héritons-nous passivement ? De quelles histoires ?
Pouvons-nous refuser d’hériter ?
Et de qui pouvons-nous choisir d’hériter ?
Dans la première partie du spectacle, Justine Lequette mène une enquête sous la forme d’un monologue. Elle y interroge l’histoire des femmes d’une famille, la sienne, pour tenter de répondre à cette question : qu’est-ce qui crée de génération en génération une continuité dans les assignations et les enfermements ?
Elle tire le fil d’une lignée : la grand mère – la mère – la fille. La grand-mère, femme discrète dont on dit qu’elle était « une femme sans histoire » ; la mère, mère au foyer souriante sur les films de famille mais habitée de mélancolie dans les souvenirs véritables ; et enfin la fille, mère à son tour, créatrice qui tente
de s’émanciper et se rend compte que se joue malgré elle une reproduction des mécanismes patriarcaux.
Entre une écriture des faits – à l’instar d'Annie Ernaux – et une écriture de l’inconscient qui laisse place à une mémoire plus poétique et sensible, c’est la mémoire et la question de ce qui fait récit qui sert de fil rouge dans cette première partie : qu’est-ce qui fait histoire ? Qu’est-ce qui fait évènement ?
Comment les mémoires féminines systématiquement s’effacent ? Pourquoi les tait-on ? Pour servir quels intérêts ?
Cette enquête, si elle part de l’histoire située d’une femme blanche occidentale du XXIème siècle, sera mise en relation en permanence avec la grande histoire : celle du patriarcat, de l’émancipation des femmes, celle d’autres catégories de femmes invisibilisés par le récit lui-même, celle encore récente
de l’histoire des femmes – écrite dans les années 70 par des figures comme Michelle Perrot notamment.
La seconde partie du spectacle forme une rupture esthétique et formelle avec la partie 1. Elle est portée par un groupe de quatre actrices âgées de 30 à 65 ans, qui incarnent des créatrices connues ou moins connues de l’histoire de l’art – dont Virginia Woolf, Louise Bourgeois, Delphine Seyrig, Marguerite Duras, Francesca Woodman… Femmes d’époques diverses qui ont toutes fait des trajets d’émancipation, femmes ayant toutes vécu et exprimé dans leurs oeuvres la tension permanente entre leurs désirs créatifs et les barrières – concrètes ou intériorisées – qu’elles ont dû surmonter pour les réaliser du fait de leur condition féminine.
Parce que la légitimité donnée aux femmes de créer constitue encore une résistance très forte du patriarcat, Justine Lequette convoque ces figures comme une lignée choisie et subjective, héritage possible pour nous aider à penser notre condition aujourd’hui.
L’écriture de cette seconde partie se fera à partir du plateauen partie avec des matériaux textuels tels que « La maison » de Marguerite Duras dans La vie matérielle ; des extraits de Trois Guinées de Virginia Woolf, des passages documentaires de Louise Bourgeois parlant de son oeuvre, des coups de gueule de Delphine Seyrig ; et en partie à partir d’improvisations.
Les quatre actrices seront en permanence au plateau et glisseront d’un personnage à l’autre à vue, dans une théâtralité sans 4ème mur. Le théâtre ici se donne à voir, s’assume comme jeu et possibilité de faire revivre des figures inspirantes du passé, leur donner corps dans un ici et maintenant afin d’instaurer un dialogue avec le public : qu’est-ce que ces créatrices ont à nous dire aujourd’hui ? Et qu’ont-elles à se dire entre elles ? Qu’ontelles à solder ? Quelles histoires à réveiller ? Quelles victoires à venir à préparer ?
Note d'intention
« La maison de mon enfance me hante.
Bien que j’ai depuis longtemps construit mon propre foyer, c’est elle qui apparaît chaque fois dans mes rêves quand il est question de rentrer chez moi. C’est que je pense avoir avec elle quelques comptes à régler. Parce que c’est le lieu dans lequel j’ai perçu ma mère – femme au foyer pendant 40 ans – comme une femme empêchée. Et bien que ma mère ne se vive pas comme telle, c’est bien avec ce modèle
féminin, celui d’une mère dévouée à sa famille, que je me débats aujourd’hui depuis que je suis mère à mon tour. C’est donc de cet intérieur que je souhaite partir : un « quelque chose de ma maison d’enfance », intérieur bourgeois, non réaliste, traité comme un espace mental. Espace à partir duquel je souhaite articuler une dramaturgie entre mon histoire personnelle et la grande histoire, y traiter à la fois de ma construction féminine au regard de ma mère et à la fois de l’histoire des femmes enfermées dans leurs intérieurs (réels ou psychiques) – et amputées de leurs désirs. »
« Femme dont les désirs ont été portés disparus », écrit
Déborah Lévy.
La maison. Espace ambigu et contradictoire. Prison et refuge pour de nombreuses femmes – à l’instar des oeuvres « femme-maison » de Louise Bourgeois1 , représentant un corps de femme debout dont le torse et la tête sont remplacés par une maison. Image fixe qui sous-entend un mouvement dont on ne saurait dire la nature : tentative de la femme de s’extirper d’une maison qui l’enserre, ou havre de protection face à la violence du dehors ? La maison-lieu-debataille. Et loin de moi ces paroles qui me sont régulièrement rétorquées « mais nous n’en sommes plus là ». Loin, le mythe de l’égalité-déjà-là. Si, nous en sommes encore là. Certes nous ne sommes plus comme nos mères ou nos grandmères tout le jour dans la maison, mais la maison n’en est pas moins en nous.
« Femme dont les désirs ont été portés disparus »… L’usage de la voix passive indique une action subie par le sujet… Et cette question lancinante : qui, ou quoi les ont fait disparaître ? »
– Justine Lequette