Finalement, le secret règne toujours

La Mémoire des arbres / Nadezda Kutepova

Je suis née dans la ville fermée d’Oziorsk. C’est une ville secrète qui est attachée au complexe nucléaire de Mayak. Il y régnait une idéologie particulière, avec laquelle nous avons tous grandi : la conviction que nous étions ceux qui avaient créé le bouclier nucléaire russe et que nous avions ainsi sauvegardé la paix dans le monde.

Ma grand-mère est morte d’un cancer sept ans avant ma naissance. Elle avait été ingénieure dans le complexe nucléaire. Moi j’ai mené une enfance tout à fait normale et puis quand j’ai eu 12 ans, mon père est aussi tombé malade. Il a attrapé un cancer de l’estomac. Il s’agit d’une forme de cancer très grave et on a dû l’envoyer à Moscou. Là, on lui a coupé des morceaux d’organes, il a été équipé d’une poche extérieure sur le côté dans laquelle allaient ses excréments. Je me rappelle cette odeur permanente. On n’avait pas de machine à laver. Ma mère devait faire bouillir les tissus souillés. Mais on ne pouvait rien dire. Il était interdit de parler des cancers de nos proches. Il était malade mais c’était tout sauf un cancer.

À l’époque soviétique, le nucléaire était un secret d’État. Les victimes étaient surtout considérées comme des dommages collatéraux de la guerre froide contre les États-Unis et l’Occident. Dans cette guerre, les victimes ne comptaient pas. L’intérêt supérieur de l’État était plus important. Tout était secret. Les gens ne savaient pas ce qu’était le plutonium ni les déchets nucléaires, ni dans la ville fermée ni dans les villages alentours. Mon père qui est mort en 1985, à 48 ans, n’a jamais su qu’il était mort à cause de sa participation bénévole au nettoyage des terrains contaminés. Sur son certificat d’invalidité, il est juste indiqué « maladie commune ». C’était comme ça durant l’époque soviétique. Le secret était indispensable pour établir un État fort.

Dans la Russie post-soviétique, c’est différent. La guerre froide est terminée. Dans l’usine de Mayak, il y a toujours une partie militaire qui produit du plutonium, mais le but du secret est différent. On ne dévoile rien, et on garde le secret sur la quantité et la gravité des victimes pour pouvoir créer dans la région un centre mondial de retraitement des déchets nucléaires, sans que l’image de l’industrie nucléaire russe ne soit ternie par un passé peu glorieux. Finalement, le secret règne toujours mais pour des raisons de business, et plus à cause de la guerre froide.

— Propos recueillis par Cécile Michel le 21 juin 2019

 

Nadezda Kutepova est assitante à la dramaturgie pour La Mémoire des arbres de Fabrice Murgia et Dominique Pauwels.

Née en 1972 dans la ville fermée d’Oziorsk dans l'oblast de Tcheliabinsk, en Russie, elle crée en 2000 l’association « Planeta Nadezhd » (Planète des espoirs), destinée à préserver la santé des femmes enceintes des régions contaminées autour de la ville fermée. Mais l’essentiel de son travail consiste à représenter en tant qu’avocate les victimes de l’industrie nucléaire de La Fédération de Russie à tous les degrés de la procédure, jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’homme à Strasbourg. En juin 2014, « Planeta Nadezhd » fait partie des 68 associations russes reprisent dans la liste des « agents de l’étranger ».

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