J’aimerais dire aux publics que la première richesse au Congo, c’est « nous » ! Les êtres humains
Michael Disanka Christiana Tabaro
Dans Géométrie de vies, les interprètes brillent au diapason d’une partition musicale dialoguée pour raconter l’Histoire du Congo que l’on a trop longtemps fait taire. Christiana Tabaro et Michael Disanka du Collectif d’Art-d’Art en scrutent les soubresauts intimes et collectifs avec un talent exceptionnel, brut et doux à la fois. La pièce happe dès la première mesure, les premiers mots.
Le Collectif d’Art-d’Art, c’est à la fois le langage commun et le langage individuel.
Christiana Tabaro (C. T.) : Nous nous sommes rencontré·es à l’Institut National des Arts (INA) à Kinshasa où nous avons suivi une formation en études théâtrales. C’est là précisément où nous avons débuté notre dialogue et partagé nos interrogations : que faire des grands classiques du répertoire français que nous devions jouer ? Tel que Racine. D’autant plus que leur apprentissage exigeait beaucoup d’efforts de notre part, sans nous toucher. Sans doute parce qu’ils ne représentaient ni n'incarnaient notre culture. Qui raconterait nos histoires que nous ne racontons pas ? Est-ce que nous désirions vraiment devenir ce que nos professeur·es – par ailleurs excellent·es - attendaient de nous ? Les questions se bousculaient dans nos têtes.
Du plus loin que je me souvienne, on nous enseignait les programmes scolaires belges. Nous avons grandi sans connaître l’Histoire du Congo, ni l’histoire coloniale. D’où notre envie de fonder le Collectif d’Art-d’Art en 2011 qui est à la fois, un projet expérimental et un laboratoire. Pour raconter les histoires que personne d’autre que nous ne peut raconter. Et également pour comprendre l’Histoire du Congo que l’on nous a dissimulée.
Géométrie de vies est le deuxième volet d’une trilogie qui débute en 2018 par Sept mouvements Congo et se clôture en 2026 par Je suis l’acteur de la poésie de ma mère. Que nous dit-elle ?
Michael Disanka (M. D.) : Qu’est-ce qui fait théâtre en nous ? Pourquoi tenons-nous absolument à continuer à vivre et créer en République démocratique du Congo ? Alors que notre parole y est muselée. De 2011 à 2016, nous avons travaillé avec peu de moyens. Concrètement, avec « nous », nos idées, la poésie. Et l’amour des mots. Pour nous, c’était suffisant.
Puis, nous avons éprouvé la nécessité d’explorer les dramaturgies et les formes plus complexes. Ce qui a soulevé bon nombre de critiques à notre égard : ce n’est pas du théâtre ! De toute façon, le théâtre est mort. I·Els vont très vite se fatiguer et laisser tomber. Forcément, nous nous sommes beaucoup questionné·es : pourquoi continuer à créer ? Et comment ? Quels récits intimes raconter ? Quels récits du Congo ? Le théâtre est intrinsèquement lié à nos vies. Et vice versa. Ils s’influencent mutuellement.
Nous avions le sentiment terrible d’être face à un mur : les critiques. L’absence de financement. Alors que nous faisions du théâtre pour trouver d’autres vies possibles, d’autres manières de dire, d’autres récits. Nous avions le choix entre deux stratégies : s’opposer frontalement. Ou contourner le mur. Nous avons choisi de créer la trilogie. L’occasion aussi pour moi de questionner ma position de co-auteur, co-metteur en scène et co-comédien dans les spectacles.
Sept mouvements Congo, c’est l’histoire d’un jeune homme qui a rendez-vous avec l’histoire politique. Son chemin est parsemé d’embûches. La pièce interroge le rapport qui existe entre le récit intime et le récit collectif. L’Histoire du Congo a souvent été racontée par procuration dans le feu de l’action ou par une classe élitiste qui ne tient pas compte du point de vue du petit peuple, cell·eux qui ont subi de plein fouet les méfaits des politiques coloniales et des dictatures qui ont suivi, et qui ont vécu les désillusions et les déceptions.
De mon point de vue, il était important de réaliser des sortes d’arrêts sur image (ou photographies) avec les mots pour composer la mémoire du Congo, et nos vécus. Autrement dit, il était important pour le jeune comédien que j’étais, de témoigner de ce qu’il vivait : il jouait pendant qu’on tirait sur les gens au Congo.
Notre théâtre regarde ! Il est pleinement conscient de ce qui est en train de s’opérer. D’où l’importance d’insister sur le fait que le collectif (ou l’universel) est fait d’individus.
En définitive, Sept mouvements Congo est la somme de nos mouvements dans le foutoir de l’Histoire du Congo. Ainsi, la grande histoire retient que le Président Joseph Kabila voulait faire un troisième mandat. Et que la population, les politiques et la communauté internationale s’y sont opposés. En réalité, si le Collectif d’Art-d’Art ne s’en empare pas, qui peut savoir ce qu’il s’est passé ? Parce que le collectif a été « mouvement » dans cette histoire-là. Notre prise de parole a contribué à la construction de la mémoire collective.
Dans Géométrie de vies, Christiana Tabaro et moi réinterrogeons notre rencontre. Et aussi, celle avec le théâtre, celle avec la poésie et celle avec les membres du Collectif d’Art-d’Art. Qu’est-ce qui nous donne le courage de continuer à créer du théâtre, des humanités et du collectif au Congo ? Nous racontons nos parcours de vie respectifs à Kinshasa et à Kananga jusqu’à notre rencontre à l’INA, sans doute pour mieux comprendre l’énergie, les forces qui nous animent, et notre amour des mots.
Nous nous sommes rendu·es sur les lieux de notre enfance où nous avons discuté avec les personnes. Au fur et à mesure, nous avons pris conscience que nous faisions un bond de vingt ans en arrière dans l’Histoire du Congo. Géométrie de vies est une sorte de grand poème, entre musique, mouvements, chants et paroles qui a nécessité sept ans de travail de recherche, entre 2015 et 2022.
Depuis 2022, le Collectif d’Art-d’Art est basé à Mbanza Kongo. Cela m’étonne toujours de constater la manière dont le théâtre influence nos vies et me change profondément. Chaque création me ramène à ma propre humanité. Je deviens au fur et à mesure du temps un peu plus humain.
Enfin, Je suis l’acteur de la poésie de ma mère est mon premier seul en scène en dialogue avec tous·tes les artistes avec lesquel·les nous collaborons depuis le début. Pourquoi ma mère ? Parce qu’elle écrivait. Et comme moi, elle n’a jamais été publiée. À sa mort, j’ai découvert que l’histoire de sa famille était intimement liée à la sécession du Sud-Kasaï orchestrée par Albert Kalonji ; il avait fait de la maison familiale de ma mère, son QG.
La pièce a la forme d’un Kassala (ou poème-récit honorifique), une quête historique en partant de l’histoire de ma mère et de sa famille, et sa poésie dont j’ai hérité. Elle est basée sur les histoires personnelles, l’Histoire contemporaine du Congo et le statut de l’artiste vivant et travaillant au Congo. Parce qu’il est important pour nous de continuer à rêver et nourrir l’espoir au Congo.
Ce qui frappe dans Géométrie de vies, c’est l’usage du scratching qui puise dans le souffle et le bégaiement. D’où vient-il ?
C. T. : Nous effectuons une recherche exploratoire. Nous sommes habité·es par nos histoires personnelles. Beaucoup de choses viennent à nous très naturellement. Qu’y a-t-il avant ? Qu’y a-t-il maintenant ? Qu’y a-t-il après ? Qui sommes-nous ? Qu’est-ce qui nous constitue ? À l’INA, un professeur avait dit à Michael qu’il ne serait jamais acteur, parce qu’il bégayait.
Que se passe-t-il dans le corps de celui qui bégaie ? Comment Michael parvient-il à dire son texte sur le plateau sans bégayer ? Comment gère-t-il le souffle qui le parcourt et devient parole ? Nous nous sommes inspiré·es de toutes ces questions.
Impossible d’aborder l’Histoire du Congo sans éprouver le sentiment tenace que l’on nous a ôté le souffle. Depuis 1885, date de sa création, l’État indépendant du Congo suffoque. À chaque fois que l’on pense que l’on respire, on étouffe. Le Congo est à l’agonie. Comment gère-t-on l’agonie ?
C’est également l’histoire du Collectif d’Art-d’Art. Comment faire du théâtre sur un territoire qui est toujours mis à l’épreuve ? Constamment, nous devons reprendre notre souffle pour rebondir, et aller de l’avant.
Lorsque nous nous sommes rendu·es à Mbanza Kongo, nous y avons rencontré Papa Désiré, figure présente dans le spectacle. Il vantait les bienfaits de l’époque coloniale. Comment cet homme si accueillant, si généreux ne pouvait-il pas percevoir l’agonie du Congo, celle d’hier et celle d’aujourd’hui ? C’est vraiment en explorant la mécanique de la respiration chez la personne bègue et la suffocation du Congo que l’on comprend mieux ce qui opère, nous semble-t-il.
Géométrie de vies est un travail constamment musical. Il est très particulier.
M. D. : L’essence du Collectif d’Art-d’Art est le décloisonnement, le dialogue constant entre les individus, le théâtre, les mots et la vidéo. Comme Christiana l’a déjà souligné, la rencontre avec nos compagnons de route tels que les musiciens Ta-Luyobesa Luheho et Kady Vita Mavakala, est aussi très importante.
À l’origine de la pièce, il y a tous nos déplacements, de Kinshasa à Mbanza Kongo ou de Kinshasa à Kananga. Il y a les déplacements entre nos médiums très divers. Si l’on enlevait l’écriture, que resterait-il ? Si l’on enlevait le violon, que resterait-il ? Il était important de nous « dépouiller » pour atteindre la poésie dans Géométrie de vies. Parce que ce sont bien les allers-retours qui tissent les dramaturgies.
Comme c’est le cas dans toutes nos pièces, la musique n’illustre jamais, elle est une forme de langage. Tout est écriture. Lorsque la parole s’essouffle, c’est la musique qui prend la suite. Puis, la vidéo. Et ainsi de suite. Le déplacement, c’est aussi le souvenir qui a sa sonorité propre.
Nous avons questionné la courbe du temps, nous sommes allé·es dans le passé pour le comprendre et toucher le futur. Ils sont inextricablement liés.
C.T. : Nous avons fait un bond de vingt ans en arrière dans les événements. Quels sont leurs impacts ? Quelle musique pouvons-nous jouer ensemble ? Les événements passés nous renvoient les mélodies. Nous chantons ainsi Papa Désiré et l’Histoire du Congo qu’il nous a racontée.
M.D. : Le personnage de Papa Désiré est pour nous une sorte de métaphore du Congo. Parce qu’il avait perdu l’usage de ses pieds. Il vivait dans sa pensée et ses diverses projections. Tantôt son visage s’illuminait, tantôt il s’assombrissait lorsqu’il évoquait ce qu’il avait vécu, le travail qu’il avait accompli pour le Congo, et la maigre retraite qu’il percevait en retour. Nous avons écouté la musicalité de ses souvenirs, et la musicalité de nos propres souvenirs, toutes deux entremêlées aux mots. C’est la musique que l’on entend dans Géométrie de vies.
Qu’aimeriez-vous dire aux spectateur·ices qui vont franchir le seuil de la salle au Théâtre National Wallonie-Bruxelles pour découvrir Géométrie de vies ?
M.D. : Nous proposons une forme de théâtre qui part de nous et qui parle à l’humain. Les publics du Théâtre National sont aussi des êtres humains. Nous avons beaucoup d’humanité à partager ensemble. J’espère que cela fera son chemin. Géométrie de vies commence dès l’entrée des publics. Nous sommes tous·tes des acteur·ices.
C.T. : Cela fait longtemps que le Congo auquel nous sommes extrêmement attaché·es, connaît des massacres. J’aimerais dire aux publics que la première richesse du Congo, c’est « nous » ! Les êtres humains. C’est « nous » que nous célébrons dans Géométrie de vies.
— Entretien réalisé par Sylvia Botella en novembre 2025