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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Histoires et joie dédoublées !

Isabelle Pousseur

Du côté de chez Elle(s)
Dans Du côté de chez Elle(s), les deux actrices - amies Magali Pinglaut et Valérie Bauchau « enquêtent » sur leurs familles aussi fougueuses que complexes dans des récits d’apprentissage et d’émancipation foisonnants et haletants. Sous la direction et la plume de la directrice artistique du Théâtre Océan Nord, metteuse en scène et dramaturge Isabelle Pousseur, la pièce de théâtre revêt une charge hautement symbolique et politique, foudroyante d’humanité au cœur de l’Histoire de la colonisation belge et française. Rencontre avec Isabelle Pousseur, une artiste libre et authentique, au talent multifacettes saisissant. 

Quels étaient vos liens avec Valérie Bauchau et Magali Pinglaut avant de débuter le travail avec elles ?

Je connaissais un peu Valérie Bauchau, mais c’est la première fois que je travaille avec elle. En revanche, je connais Magali depuis longtemps. Au Théâtre Océan Nord, j’ai dirigé des ateliers de recherche adressés aux artistes professionnel·les. Magali a suivi l’atelier consacré à Hamlet Machine et Médée Matériau de Heiner Müller.

Au fil de nos discussions, il m’est apparu comme une évidence de lui proposer de jouer Électre dans la pièce éponyme de Sophocle créée en 2006 au Théâtre National de la Communauté Française de Belgique (aujourd’hui, Théâtre National Wallonie-Bruxelles). L’expérience artistique s’est avérée particulièrement intense. J’avais décidé que les chœurs seraient chantés. Pour plus de lisibilité, Caroline Lamarche avait écrit le prologue de la pièce dit par Catherine Mestoussis qui jouait la Coryphée.

Ensuite, avec Magali Pinglaut et Catherine Mestoussis nous nous sommes lancées dans l’adaptation du récit autobiographique Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas – qui est une plongée dans le travail précaire. Après avoir beaucoup improvisé sur la question de l’invisibilisation des femmes, nous avons finalement décidé de revenir au texte original. Le spectacle Les invisibles a été créé au Théâtre Océan Nord en 2012.


Quelle est la genèse de la pièce Du côté de chez Elle(s) ?

Magali Pinglaut et Valérie Bauchau se sont rencontrées au Conservatoire de Bruxelles. Bien que d’origines sociales diamétralement opposées, elles sont devenues amies. Il y a deux ans, elles souhaitaient en faire un projet de théâtre. Elles m’ont demandé si le point de départ était intéressant et si j’accepterais de le faire avec elles. J’y ai vu effectivement la possibilité d’en faire un spectacle. Sans l’entremise du théâtre, elles ne se seraient jamais rencontrées.

Je leur ai demandé très vite de rédiger une sorte de carnet anthropologique. Je voulais en savoir plus. Magali Pinglaut est la fille d’un instituteur et d’une institutrice communistes, elle a grandi dans un village dans le Berry en France. Elle a vécu son enfance et son adolescence dans la maison de l’école du village. Ce qui me fait penser au Grand Meaulnes d'Alain-Fournier. Ses parents étaient très engagé·es politiquement, et son père a été adjoint au maire. I·Els écrivaient dans la gazette du village. I·Els faisaient du théâtre amateur avec des jeunes. J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’assister à l’un de leurs spectacles. Et je les ai rencontré·es plusieurs fois à Bruxelles.

Comme beaucoup, je savais que Valérie Bauchau était la benjamine d’une famille catholique très fortunée qui possédait un château dans le Brabant-Wallon. En revanche, j’ignorais que son père avait onze frères et sœurs, et qu’au moment où il est entré dans la vie active, sa famille était ruinée. Toute sa vie, il a nourri une seule ambition ; celle de faire fortune et racheter le château à ses frères et sœurs. Et c’est précisément ce qu’il a fait, en devenant banquier au Congo. J’ignorais également que le frère aîné de Valérie était le mouton noir de la famille, parce qu’il était homosexuel.

Il y a dans leurs deux récits personnels une audace romanesque autant dans ce qui est dit et dans ce qui n’est pas dit. Le roman est leur essence. On pourrait même en faire une grande série belge, tant il y a des « personnages ». Elle tiendrait tout le monde en haleine. (Rires)


Qu’est-ce qui vous a guidé dans le travail d’écriture de la pièce ?

Il y a une vraie trame narrative dans une continuité dialoguée. En écoutant les paroles de Magali et Valérie, on peut saisir que leurs histoires personnelles côtoient l’Histoire avec un grand « H », l’Histoire de la colonisation, française et belge à travers la figure du grand-père maternel et celle du père.

La mère de Magali est née en 1943 en Indochine. Son père était militaire. Il a été fait prisonnier par les Japonais·es. Dans une longue lettre à ses enfants, elle relate ce dont elle entendait parler dans sa famille à propos de ce qui s’était passé entre 1943 et 1945, une période très complexe dans l’histoire de l’Indochine française. Quant au père de Valérie, il s’est enrichi en travaillant au Congo, il a participé à la sécession du Katanga et a été proche des événements qui ont suivi l’Indépendance.

Mais c’est loin d’être la seule matière narrative, c’est plutôt la volonté d’inscrire des événements familiaux et intimes dans un contexte plus général et politique. Pour dégager la matière narrative, il y a eu un gros travail d’« accouchement » de leurs souvenirs et de ce qu’on pourrait appeler la « mythologie familiale » pour le dire en quelques mots.

Nous nous sommes rencontrées plusieurs fois pendant des mois. À table, je leur ai posé bon nombre de questions sur la ligne du temps, leurs traditions familiales (ou rituels), leur éducation, la relation de leur famille et de leur milieu à l’espace, à l’actualité, aux fêtes, aux corps. J’ai aussi insisté plusieurs fois sur leur désir, sur la raison pour laquelle elles souhaitaient faire ce spectacle.

De manière à faire matériau, et faire émerger une sorte de note d’intention que l’on retrouve d’ailleurs dans la première partie du spectacle. Pour moi, cela a toujours été important, on se place dans la lumière pour parler à d’autres qui sont dans l’obscurité, alors quand il s’agit de son histoire personnelle, il est encore plus nécessaire de ne pas oublier cet acte opéré en toute conscience et dont je dirais qu’il est « fondateur » de ce qu’est le théâtre.

Ensuite, nous avons travaillé au plateau. Nous avons fait une première résidence artistique d’une semaine à la Maison de la Culture de Tournai. Puis, une autre résidence artistique de quatre semaines au Théâtre Océan Nord. J’ai demandé à Magali et Valérie d’inventer des sortes de mises en récit et/ou de mises en scène d’elles-mêmes. Par exemple, comment leur éducation teinte-t-elle leurs manières d’accueillir ? En l’occurrence, les publics. Si dans le spectacle, on retrouve peu la proposition de Magali pour des raisons imminemment pratiques voire économiques, on retrouve celle de Valérie : elle accueille les publics comme s’ils étaient des donateur·ices convié·es à une soirée.

Nous avons tout filmé. Ce que j’ai, en grande partie, retranscrit. Concernant la première partie, qui est déjà écrite, la composition du texte s’est faite très naturellement en adéquation avec ce qui a été dit et ce qui a été expérimenté. Sans doute, parce que nous avons beaucoup discuté en amont du travail de plateau. Et après.

Droits Réservés

Comment avez-vous construit le récit qui fait coexister les deux histoires ? Pour être à l’endroit ultime de l’intimité et du collectif.

Par exemple, Valérie nous a amené le journal de son père (décédé depuis plusieurs années) que sa mère lui a confié lorsqu’elle a su que Valérie se lançait dans ce projet. Immédiatement, il m’est apparu évident de faire quelque chose du vaste projet paternel. Certains extraits du journal sont d’ailleurs repris dans le spectacle. Historienne de formation, Valérie en fait une conférence très rythmée. Cette scène a nécessité beaucoup de travail d’écriture, il a fallu, couper, découper, recouper, parce que les liens avec l’Histoire de l’Indépendance du Congo sont très complexes et pourraient être un spectacle en soi.

J’ai demandé à Magali qu’elle questionne son père sur son engagement politique. Il lui a répondu à travers une lettre. C’est devenu une scène où elle parle au nom du père et qui est parallèle à la conférence de Valérie. Ainsi, les paroles des deux pères coexistent. Ce qui tend vers une sensibilité proche de l’héroïsme : mon père, ce héros.

En outre, Magali et Valérie décrivent chacune le monde de l’autre pour éviter les effets « couloir ». Et surtout, pour que les publics s’approprient facilement leurs histoires, et se disent : nous avons tous·tes des histoires de famille à partager. Et pourquoi pas leur donner envie d’écrire leurs histoires ?

Je sais que l’intime est politique. Cependant, tous les éléments qui le composent, ne le sont pas. J’ai voulu aussi que les spectateur·ices puissent faire des associations personnelles, des harmoniques pour utiliser une métaphore musicale. C’est la raison pour laquelle, nous nous attachons moins à leurs études au Conservatoire de Bruxelles et à leurs vies à ce moment-là. Il me semble en effet qu’il y a là un risque d’entre-soi.


Il est frappant d’observer que Valérie Bauchau et Magali Pinglaut ont chacune une histoire familiale enracinée dans l’Histoire coloniale – ce qui est profondément politique. Et qu’elles vont toutes les deux vers le théâtre qui est l’art de prendre la parole – ce qui est aussi profondément politique. Elles partagent les mêmes désirs. Et donc, le même destin.

Nous pensons le rapport au théâtre comme le lieu de la liberté. Où personne n’a besoin d’être celle ou celui que son milieu social (ou famille) veut qu’i·el soit. En dépit de ses origines sociales aisées, Valérie l’a compris depuis très longtemps. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle cite Edouard Louis : « au théâtre je ne devais plus être Eddy Bellegueule, je pouvais être quelqu’un·e d’autre ». C’est vrai aussi pour Magali. Le théâtre comme l’art de prendre la parole, nous ne l’avons pas formulé d’emblée. Toutefois, je comprends votre réflexion. Et j’en suis heureuse.

Accepter d’explorer les endroits très intimes et les relier à l’Histoire avec un grand « H » demande une grande force ; celle du cœur. En ce sens, Magali et Valérie sont très courageuses. Prendre la parole est un acte qui n’est pas anodin.


À l’évidence, dans la famille de Valérie Bauchau, on parle peu : il y a le secret et le « quant à soi ». Et dans la famille de Magali Pinglaut même si on parle beaucoup, les voix ne sont pas forcément entendues. En allant vers le théâtre, elles brisent le silence voulu ou subi.

On écoute les histoires de Magali avec une nouvelle oreille. On parle de l’engagement communiste à un niveau local et concret. Et à travers ce que l’enfant d’un couple très engagé en a retenu. Et puis, en quoi cela l’a-t-elle constituée ? Ça c’est très important. Je suis très sensible au fait qu’elle confie qu’elle a le sentiment d’avoir trahi ses parents, parce qu’i·els étaient communistes au café, parce qu’i·els étaient communistes dans les randonnées, i·els étaient communistes à la maison. Sa liste est impressionnante, et elle donne de la chair au combat. Elle s’interroge : comment raconter ? Comment se positionner ? Magali considère qu’elle n’intervient jamais suffisamment dans la vie de tous les jours, dans son quartier, face aux injustices ou aux abus. Je trouve important de partager cela. À cause de son éducation, Magali n’est pas « tranquille » face aux micro-événements, alors que nous, très souvent, nous nous disons : de toute façon qu’est-ce qu’on peut y faire ?


Comment figurer l’espace qui fait coexister « récits intimes » et « Histoire » ?

Dans la première partie du spectacle, les deux espaces de Valérie et Magali coexistent. Ils sont constitués à travers l’accumulation d’éléments domestiques. Dans l’un, il y a un lustre, des bois de cerfs, une table, de l’argenterie. Tandis que dans l’autre, il y a une grande table, un tableau d’école, des fleurs des champs – un chemin les sépare.

C’est bien la transformation de l’espace qui enclenche la deuxième partie du spectacle. Autrement dit, la disparition de ce qui constitue les deux espaces. Soudainement, tout devient théâtre. Tout est mobile. J’aime beaucoup ce que dit le psychanalyste à Valérie : « vous faites du théâtre pour détruire le théâtre de votre famille ». C’est bien cette pensée qui nous guide lorsque nous faisons disparaître les contextes pour nous retrouver dans l’espace nu pour inventer !


Quelle est la chose la plus importante que vous aimeriez transmettre ?

Nous sommes fait·es de récits familiaux. Nous sommes des romans en puissance. J’aimerais que les spectateur·ices assistent à ce qu’il advient. Comment fait-on du théâtre avec le mouvement de la vie ?

Je trouve les mouvements de Magali et Valérie extrêmement touchants. J’ai envie que les spectateur·ices les ressentent. I·Els voient deux femmes en train de prendre leurs histoires à bras-le-corps et nous les faire parvenir depuis plusieurs élans.

Au fur et à mesure de la création de Du côté de chez Elle(s), Valérie et Magali ont accompli un chemin de vie. Valérie a perdu deux personnes de sa famille. Magali a perdu sa mère. Tout le travail de création est traversé par le réel, et le présent. On les sent à l’endroit de leurs actes et de leurs élans.

Par exemple, à la fin de la conférence de clôture de Valérie, il y a un changement de décors qui ouvre sur la deuxième partie du spectacle. Celle-ci est faite de tentatives de jeu et de prise en charge de certains personnages. Ce n’est pas quelque chose de fini. C’est le mouvement de l’actrice qui va vers la possibilité d’incarner, jusqu’à ce que les deux, Valérie et Magali, s’incarnent l’une l’autre.

— Entretien réalisé par Sylvia Botella en décembre 2025

Yvan Guerdon · Théâtre National Wallonie-Bruxelles