Oser prendre la parole
Yousra Dahry
Avec Pot commun, présenté les 24 et 25 avril dans le cadre du festival À la scène comme à la ville, Yousra Dahry accompagne une dizaine de femmes du groupe Cosmolis (CPAS de Molenbeek) dans un espace de parole et de création partagée. Entre fragilité et puissance, leurs récits intimes se déposent, se croisent et se transforment en une voix collective, vivante et plurielle.
Quels souvenirs gardes-tu de ta première rencontre avec ce groupe de femmes ?
Nous nous sommes retrouvées grâce à un Bubble foot organisé par Alexander, l’éducateur qui propose plein d’activités fun pour les femmes du groupe Cosmolis qui dépend du CPAS.
Dans ce cadre informel, nous avons appris à nous découvrir, en laissant libre cours à notre enfant intérieur. Ce sont les meilleurs exemples pour casser les barrières.
Quand on est enfant, il suffit d’un ballon pour s’amuser, c’est exactement ce que nous avons fait : nous nous sommes prêtées au jeu, ce qui a sûrement aidé à créer du lien.
Les femmes m’avaient déjà vues sur scène mais moi je les découvrais. C’était très agréable de rencontrer ces personnes dans un moment où elles étaient particulièrement heureuses.
J’aimerais juste qu’elles reprennent le pouvoir de la prise de parole. Oser parler, oser prendre la parole.
En quoi ce projet s’inscrit-il dans ton parcours artistique, et comment dialogue-t-il avec ce que tu explores habituellement ?
Yousra Dahry : Je suis justement en train d’écrire mon deuxième spectacle, qui explore la question de la violence intime et la manière dont une femme racisée choisit — ou non — d’en parler, que ce soit au sein de sa communauté ou en dehors. Travailler avec des femmes confrontées à des situations difficiles au quotidien nourrit aussi mon travail artistique.
Mon parcours d’éducatrice spécialisée m’a toujours amenée à travailler avec des publics fragilisés. J’ai notamment accompagné des mamans, en leur apprenant par exemple à faire du vélo, ou en les soutenant face aux difficultés qu’elles rencontrent avec leurs enfants. C’est un public que je connais bien, même si chaque expérience reste unique. Connaître le terrain et pouvoir collaborer avec les mamans est toujours très enrichissant.
Quel chemin aimerais-tu construire avec ces femmes, et où souhaiterais-tu les emmener ?
J’aimerais juste qu’elles reprennent le pouvoir de la prise de parole. Oser parler, oser prendre la parole.
Si ces femmes me disent qu’après quelques ateliers, elles ont plus de facilité à prendre la parole en public, alors j’aurais mené ma mission à bien. C’est comme ça que je le vois.
Dans le contexte actuel, penses-tu que ce type de projet prend une résonance particulière ? En quoi te semble-t-il nécessaire aujourd’hui ?
On subit des coupes à la fois dans la culture et dans le social. Je n’ai pas envie d’instrumentaliser ces femmes pour montrer aux politiques que l’on fait « de chouettes choses » ; je refuse ce jeu de vitrines. Et pourtant, je sais que ce type d’atelier est indispensable. Ces femmes ont des besoins réels, et je refuse qu’elles aient l’impression de devoir mendier ce qui leur est dû. Les temps actuels sont durs, ce n’est pas le contexte le plus facile pour travailler, mais malgré tout, nous continuons.