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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Créer de la cohésion là où elle a été abîmée

Frédérique Lecomte

Les Liaisons Joyeuses
Avec Les Liaisons Joyeuses, Frédérique Lecomte crée les conditions d’un improbable voisinage : des personnes qui ne se seraient peut-être jamais croisées partagent le plateau le temps d’une soirée. Présenté le 24 avril dans le cadre du festival À la scène comme à la ville, le projet célèbre la rencontre, la joie et la puissance du collectif.
Droits réservés

Peux-tu nous présenter le projet de Théâtre et Réconciliation ?

L'asbl fondée en 1994 s’appelait à l’origine Le Château de Barbe bleue. Un jour, alors que je menais à la prison de Kitega un travail où je réunissais des condamné·es à mort hutus et des déplacé·es tutsis — des personnes qui, a priori, ne se côtoient jamais, puisqu’elles étaient ennemies les unes des autres —, quelqu’un·e a décrit ce que nous vivions ensemble comme un véritable processus de réconciliation. Cette phrase a fait écho, et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de rebaptiser l’association Théâtre et Réconciliation, un nom qui correspond pleinement à son sens profond, mais aussi aux objectifs portés par de nombreuses ONG.
 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans ces aventures théâtrales qui rassemblent des publics aussi différents ? D’où est née cette nécessité de créer ces rencontres ?

Par hasard. Dans une vie, il y a comme une série de petites pierres qui nous font changer de direction. J’ai commencé par travailler avec des rebelles en Casamance, au Sénégal, puis j’ai été appelée au Burundi. Là-bas, il s’agissait de rassembler des Hutus, des Tutsis et des Batwas pour tenter de créer un spectacle qui fasse coexister des points de vue politiques radicalement différents. C’est ainsi que les choses se sont mises en place. Je ne me suis jamais levée un matin en me disant que j’allais sauver le monde.

Quand on regarde en arrière, on reconstruit le fil de sa vie, on lui donne une cohérence. Mais sur le moment, on ne tisse pas sa toile consciemment : elle se tisse malgré nous.

Il s’agit alors de saisir l’opportunité, de saisir le kairos au moment où il passe — et de l’attraper par sa queue de cheval.

Que ce soit dans des zones de conflit ou en Belgique, avec des personnes en situation de vulnérabilité, le travail reste le même : rassembler, mettre ensemble des personnes qui, en temps normal, ne se rencontrent pas. Créer de la cohésion sociale là où elle a été abîmée, voire détruite. On voit bien aujourd’hui que notre société tend à perdre cette cohésion, alors que c’est précisément ce qui nous porte et nous relie en tant qu’êtres humains. C’est sur cela que devrait reposer notre humanité, et non sur la guerre, la violence ou le repli identitaire.

La plupart des gens aspirent simplement à la paix et au fait d’être ensemble. Il n’y a, au fond, que quelques grognons pour faire de vilaines choses.
 

Tu portes également un projet intitulé Les Liaisons Joyeuses que nous allons découvrir ce 24 avril à 19h30 dans le festival À la scène comme à la ville. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Le projet est né il y a une dizaine d’années, dans le sillage des attentats de Bruxelles. L’idée était de rassembler, par le théâtre, des personnes qui ne se rencontreraient jamais autrement. Cela implique tout un travail de médiation en amont : aller à la rencontre des asbl, des habitant·es, de personnes de tous âges, de tous milieux sociaux et de toutes origines, afin de les faire se rencontrer et de construire ensemble Les Liaisons joyeuses.

Concrètement, comment travailles-tu avec des groupes qui ne se connaissent pas et qui viennent d’horizons très différents ?

Je travaille avec quatre groupes de personnes différentes qui sont déjà très hétérogènes et mélangés. Ces groupes se rencontrent à quatre moments distincts. Chacun choisit des thématiques qui l’interpellent, lesquelles sont ensuite tirées au hasard. À partir de ces thèmes, les participant·es improvisent, dans un temps très court.

Aucun prérequis n’est nécessaire : il n’y a pas besoin de parler français, ni de savoir lire, chanter ou danser. Il suffit de venir avec ce que l’on peut faire. À partir de ces improvisations, j’extrais ce que j’appelle le punctum : un point d’accroche, quelque chose qui me saute aux yeux, toujours relié à un phénomène de société et qui met en valeur la personne. Je me demande alors : qu’est-ce que je vois, et qu’est-ce qu’il est nécessaire de raconter aujourd’hui, dans la société dans laquelle nous vivons ? Et comment raconter ce que ces personnes ont voulu exprimer ?

À partir de ce point, je tisse une nouvelle scène, parfois très proche, parfois plus éloignée de l’improvisation d’origine, toujours avec l’accord des acteur·ices. Ensuite, je rassemble l’ensemble des groupes, ce qui amène un grand nombre de personnes sur scène — entre quarante et soixante.

Je fais ensuite le montage des scènes en direct, devant les spectateur·ices. Les scènes trouvent alors une nouvelle organicité et peuvent raconter quelque chose de différent chaque soir. Il existe donc plusieurs montages possibles, renouvelés à chaque représentation. Lors des répétitions, je permets également aux participant·es de proposer eux-mêmes des montages, ce qui est particulièrement valorisant pour les acteur·ices.
 

Cela fait longtemps que tu mènes ce travail : est-ce qu’il y a encore des choses qui continuent de te surprendre ?

Les gens changent, les époques et les préoccupations passent. Aujourd’hui, beaucoup vivent dans une instabilité financière et sociétale : la peur de perdre son logement, ou ses revenus, tout comme l’angoisse de la guerre. Ce sont des inquiétudes beaucoup plus vives et omniprésentes qu’elles ne l’étaient auparavant.


Au regard du contexte actuel, est-ce que ce type de projet te semble encore plus essentiel aujourd’hui ? Pourquoi ?

Bien sûr. Si le théâtre ne fait pas cela, qui va le faire ?

Le théâtre a cette responsabilité de rassembler sur un plateau des personnes qui ne sont pas uniquement des convaincu·es, ni des professionnel·les, et de permettre au peuple d’être présent sur scène.

Cette expression populaire me semble essentielle à valoriser, que ce soit dans un théâtre ou ailleurs.

Et puis il y a un effet très concret : parce qu’il y a beaucoup de monde sur le plateau, cela attire dans la salle des personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans un théâtre.

Qu’est-ce que cela implique, selon toi, d’investir des institutions avec ce type de projets artistiques ?

Le fait de passer sur une telle scène apporte une reconnaissance sur laquelle il ne faut pas cracher. Cela compte pour moi, parce que cela peut ouvrir des portes.

Mais l’essentiel reste ailleurs : cette reconnaissance valorise avant tout les personnes qui sont sur scène. Jouer dans un squat ou dans une salle de sport est souvent perçu comme moins sérieux, ce qui est idiot puisque le travail artistique est le même.

Il y a toutefois un revers : ce type de scène peut aussi exotiser les personnes présentes sur le plateau. Dans ces cas-là, je choisis de jouer avec cette exotisation, tout comme avec le fait de s’adresser à une salle déjà acquise, composée en grande partie de convaincu·es.
 

Quels sont les principaux retours que tu reçois de la part des participant·es aux Liaisons ?

Les participant·es sont très heureux·ses d’être ensemble. Le processus est ludique, joyeux : on rigole beaucoup, c’est léger et facile. On valorise aussi ce que les gens vivent et ont vécu. Je travaille notamment avec des personnes sans papiers, souvent laissées au bord de la route, privées de toute reconnaissance administrative. Ici, elles sont dans un processus collectif, elles entrent en contact avec des citoyen·nes belges alors qu’elles sont habituellement très isolées, et elles trouvent parfois, grâce au projet, de véritables réseaux d’entraide. Ces personnes sont également rémunérées par Théâtre et Réconciliation — modestement, bien sûr — et ce sont les seules à l’être dans l’ensemble du processus.

Il y a quelque chose de presque magique dans ce processus : comme si une baguette magique passait au-dessus de soixante personnes, au-dessus de moi aussi, et dans l’espace même où l’on joue, qui se met soudain à respirer une humanité partagée. Par les temps qui courent, ce n’est vraiment pas anodin.

Plus largement, quel est le pouvoir du théâtre ?

Le théâtre, c’est transformer le monde ! C’est rendre les pauvres riches, les imbéciles intelligent·es, les moches beaux ou belles, les timides explosif·ves, les muet·tes capables de parler, les aveugles voyant·es, les handicapé·es marchant·es, les sourd·es entendant·es, les tristes joyeux·ses, les non-politisé·es engagé·es, les peu impliqué·es pleinement investi·es… C’est une métamorphose totale !

On est plus les mêmes une fois qu’on est passé entre les mains de Théâtre et Réconciliation ! (rires)

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Yvan Guerdon · Théâtre National Wallonie-Bruxelles