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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

« On porte tous·tes un roman en nous-mêmes »

Isabelle Pousseur Magali Pinglaut Valérie Bauchau

Du côté de chez Elle(s)

Laurent Ancion

Entre Magali Pinglaut et Valérie Bauchau, le contraste familial est saisissant. La première, venue du petit village de Villabon, dans le Berry, est fille d’instituteurs communistes et animateurs de théâtre. La seconde a grandi dans une riche famille catholique, au vert d’un château, dans le Brabant Wallon. Depuis leur rencontre au Conservatoire de Bruxelles, en 1990, leur amitié semble défier toutes les statistiques. « C’est quand même incroyable, on n’aurait jamais dû se rencontrer ! Notre ancrage commun dans le théâtre a tout changé », confient les comédiennes dans les coulisses du spectacle Du côté de chez Elle(s), un récit autobiographique à deux voix. La passion de la scène est leur dénominateur commun – et presque leur « dynamiteur » commun, une force de rupture et d’émancipation. « Quand Magali et Valérie m’ont présenté leur projet, j’ai été immédiatement séduite par l’idée de confronter leurs deux milieux respectifs et de raconter une rencontre qui, sans le théâtre, la possibilité du jeu et la transformation, n’aurait jamais pu avoir lieu », rapporte Isabelle Pousseur, qui co-écrit le spectacle avec le duo et le met en scène en collaboration avec Jean-Baptiste Delcourt. Avec son titre à la Proust, Du côté de chez Elle(s) débusque l’universel au cœur du particulier, en dévoilant deux destinées qui ont tout de l’épopée : la « grande histoire » rencontre la petite et l’anecdote révèle les secrets les mieux gardés. La vie comme un roman artistique et politique à deux voix, où l’émotion se joue à fleur de peau !
Matthieu Delcourt

C’est bien connu, l’amitié, c’est comme la colle forte : elle est capable d’unir les contraires – et de prouver qu’une relation se nourrit autant des différences que des ressemblances. Difficile d’imaginer contexte politique plus éloigné que celui où ont grandi Magali Pinglaut et Valérie Bauchau. « Mes parents étaient instituteurs, journalistes et animateurs de théâtre amateur », raconte Magali. « Petite, je les voyais jouer dans la salle des fêtes de Villabon, le village du Berry où j’ai grandi, et j’étais fascinée. Assez vite, j’ai joué avec eux. Ils étaient des communistes libertaires et indépendants. Pour eux, le théâtre était un territoire d’éducation populaire, sans hiérarchie. Le but était avant tout de partager une pensée avec les gens et d’écouter leurs points de vue ensuite, autour d’une table, en mangeant du saucisson et du fromage. » À 500 kilomètres – autant géographiques que symboliques –, Valérie Bauchau grandit à Archennes, dans le Brabant wallon. « Le théâtre n’existait pas du tout dans mon milieu social », rapporte-t-elle. « Mes parents allaient à l’opéra, pas pour le spectacle, mais pour s’y montrer. Pour moi, le théâtre n’était pas un métier, c’était Jacqueline Maillan à la télé. Ma famille était catholique. Mon grand jeu, c’était de faire des messes pour mes 5 frères et sœurs. C’était sans doute une façon de faire du théâtre, mais je ne m’en rendais pas compte. Le plus important, c’était la « quête » ou la collecte. Il faut gagner des sous dans ma famille. »

« La coco et la catho » : comme dans une comédie du dimanche après-midi, celles que tout oppose allaient pourtant se rencontrer. Ce sera au Conservatoire de Bruxelles, en 1990. Par quel hasard ? Quand il apprend que Magali veut étudier le théâtre, Jean-Louis Hourdin, un « décentralo » ami de la famille, conseille à la jeune femme d’aller à Bruxelles. « Paris, c’est le star-system », lui dit-il. « Va à Bruxelles, il y a d’excellentes écoles d’acteurs et c’est la troupe qui t’intéresse. » De son côté, Valérie étudie à l’ULB et se rêve prof d’Histoire. Mais elle a un cheveu sur la langue. « Si tu es prof, ça va pas le faire », lui dit Patricia, une amie qui l’emmène au cours de théâtre de Jacques Aubertin, aux Galeries, histoire de corriger son zozotement. Le directeur du théâtre, Jean-Pierre Rey, apostrophe Valérie. « Tu as de belles jambes [sic]. Est-ce que tu sais chanter et danser ? », lui demande-t-il. Il l’engage dans la « Revue ». « Les filles qui dansaient derrière les mecs étaient au Conservatoire de Bruxelles… J’ai appris que le théâtre s’étudiait ! », raconte Valérie.

Le théâtre sera leur planche de salut. « Inconsciemment, venir à Bruxelles m’a permis de prendre un peu de distance avec la personnalité très forte de mes parents et de me réaliser seule ailleurs », analyse Magali Pinglaut. « Pour moi, le théâtre est d’abord une fuite », complète Valérie Bauchau. « Je dois me sauver la peau, quitter mon milieu familial. Je suis toujours en chemin ! Jusqu’à la fin de sa vie, mon père m’a reproché d’avoir choisi le métier de comédienne. Tout cela a été très conflictuel. » Au Conservatoire de Bruxelles, Magali et Valérie ont une soif énorme. Le choc est rude mais elles tiennent bon. « Je veux apprendre, apprendre, apprendre ! », lance Magali. « Je cherche l’espace qui m’aidera à répondre à la question de comment on fait pour vivre », martèle Valérie. Une forte amitié naît entre elles, qui ne se démentira jamais. « Je la trouvais hyper chic, hyper classe. Pour moi, t’étais une dame ! », raconte Magali. « Je suis plus âgée de 4 ans », explique Valérie. « Et je voyais Magali se débrouiller hyper bien toute seule, dans son petit appartement tout déglingué. J’ai vite compris qu’elle était beaucoup plus construite que moi. »

Matthieu Delcourt

Magali et Valérie sortiront diplômées la même année, en 1993. Pourtant, depuis lors, elles n’ont jamais joué ensemble. Ces dernières années, en échangeant à propos de leurs pères respectifs, puis de leurs mères, elles se sont dit qu’il y avait peut-être matière à spectacle. « Il y avait cette idée de dire : ‘C’est quand même incroyable, on n’aurait jamais dû se rencontrer, et on fausse toutes les statistiques, parce qu’il y a un ancrage commun autour du théâtre.’ », rapporte Valérie. « On s’est vues quelques fois à deux, mais on n’était pas très efficaces », rigole le duo. « Pour moi, la seule personne qui pouvait nous convaincre de continuer ou pas, c’était Isabelle Pousseur », indique Magali, qui a notamment joué Electre ou Les Invisibles sous la conduite de la metteure en scène. « Je savais qu’Isabelle allait avoir l’honnêteté de nous dire si ça faisait un spectacle. »

Le moins que l’on puisse écrire, c’est que la mayonnaise a pris. « Quand Magali et Valérie m’ont présenté leur projet, j’ai été immédiatement séduite par l’idée de confronter leurs deux milieux respectifs et de raconter une rencontre qui, sans le théâtre, la possibilité du jeu et la transformation, n’aurait jamais pu avoir lieu », rapporte Isabelle Pousseur, qui co-écrit le spectacle avec le duo et le met en scène en collaboration avec Jean-Baptiste Delcourt. Par le passé, la metteure en scène a déjà travaillé le récit personnel : on se souvient d’Une plume est une plume avec Catherine Salée ou J’appartiens au vent qui souffle avec Amina Abdoulaye Hama – deux pièces coécrites avec Jean-Marie Piemme. Avec Du côté de chez Elle(s), l’enjeu est dédoublé, puisqu’il s’agit de faire coexister deux voix. « Comment mettre en dialogue deux personnes qui ont vécu des choses aussi éloignées ? Et comment faire pour rendre vivants deux univers sur le plateau ? », s’interroge Isabelle Pousseur.

Tout le plaisir du travail théâtral est là, dans le jeu des contrastes et des étonnantes similitudes. La question coloniale traverse ainsi les deux familles. Le père de Valérie a reconstitué sa fortune en travaillant au Congo avant et après l’indépendance. Il est devenu, à travers la BCZ (la banque commerciale zaïroise) le banquier de Mobutu. La mère de Magali était née en Indochine, fille d’un soldat français qui a participé aux combats. « Le familial et la ‘petite Grande Histoire’ se rejoignent », observe Isabelle Pousseur. « Certaines personnes disent : ‘Je ne m’intéresse pas à la politique.’ Mais ça n’a pas de sens, parce que la politique s’intéresse toujours à toi. Elle traverse les familles, les corps. On est fait de ça aussi. À travers le récit de Magali et Valérie, tu vois deux femmes d’une cinquantaine d’années qui arrivent à en parler, à en rire, à en pleurer. Au fil du travail, j’allais de révélations en révélations ! Ce que j’espère, c’est que le plaisir que j’ai eu à les écouter sera le même pour les spectateurices. On pourrait en faire une série ! »

L’universel, c’est bien connu, se niche dans le particulier. « On porte toustes un roman en nous-mêmes », estime Isabelle. En racontant leurs propres aventures et celles de leurs familles, Valérie Bauchau et Magali Pinglaut nous invitent à nous y reconnaître. « La question des origines touche beaucoup de monde », estime la metteure en scène. « C’est l’une des premières raisons du théâtre, depuis la tragédie antique : établir un dialogue entre l’individuel et le collectif. » Pour Valérie et Magali, ce jeu-là est à la fois joyeux et éreintant : il faut une certaine bravoure pour ainsi fouiller en soi-même. « À refaire, on y réfléchira à deux fois. La prochaine fois, je retourne faire la Revue ! », rigole Valérie. « Convoquer les siens tous les jours, sans complaisance, oser les raconter, ce n’est pas de tout repos », rapporte Magali. « Heureusement que j’ai mes ami·es Valérie, Isabelle et Jean-Baptiste autour de moi, sinon ce ne serait pas possible. » L’amitié déplace décidément bien des montagnes.

Février 26
Réalisée par Laurent Ancion
Parue dans le journal 101 du Théâtre Océan Nord

Yvan Guerdon · Théâtre National Wallonie-Bruxelles