Le toucher est un besoin vital
Lucie Yerlès
Avec Tendres nous, Lucie Yerlès propose une expérience intergénérationnelle où le corps devient un espace de rencontre et d’écoute. Un projet sensible et collectif, présenté dans le cadre du festival À la scène comme à la ville.
Peux-tu nous parler de ta démarche artistique ?
Je suis circassienne de base. Le projet Tendres nous s’appuie sur du matériel créé lors de Corps tendres, mon précédent projet, qui abordait notre rapport au contact physique à partir d’ateliers.
Ma démarche consiste à utiliser le cirque comme un outil de réapprentissage du contact physique, de notre lien à l’autre. Je travaille beaucoup autour de la notion de consentement dans les pratiques corporelles. Pour moi, c’est essentiel : il faut remettre le consentement au centre de nos vies, et au cœur de nos pratiques.
Je travaille aussi sur la confiance, notamment à travers l’apprentissage des parades en acrobatie. Se parer, c’est apprendre à soutenir l’autre pour qu’il puisse essayer quelque chose de nouveau en toute sécurité, sans se faire mal. Pour moi, c’est une métaphore de la vie, apprendre à se porter les un·es les autres. C’est une technique qui s’apprend : être à l’écoute des gens, de son propre corps, savoir mettre ses limites.
Ce sont des choses très fines, sensibles, que j’aborde de manière ludique, circassienne, mais aussi verbalisée. L’idée, c’est que ce travail puisse dépasser le cadre du cirque et toucher toutes les sphères de nos vies où il y a du contact. J’aimerais d’ailleurs qu’on retrouve davantage de contacts, parce que notre rapport au toucher se perd.
D’où t’est venue l’idée d’un projet intergénérationnel ? Peux-tu nous parler de Tendres nous ?
Tendres nous, c’est aussi un constat : les liens entre générations se raréfient. Elles sont de plus en plus cloisonnées et se referment. On a peu de chance d’être en lien avec des personnes âgées, des enfants, avec des gens qui ne sont pas de notre génération en dehors de notre famille. Il existe peu d’espaces de rencontre entre enfants, adultes et personnes âgées.
Ce projet est une manière de recréer ces endroits de rencontre à travers le jeu et le corps.
Pourquoi l’intergénérationnel ? Parce que je pense que les enfants ont beaucoup de choses à nous apprendre et qu’on a beaucoup de choses à apprendre aux enfants. Que les personnes âgées sont de plus en plus isolées et que ça leur fait du bien d’être en contact. Les discussions sont tellement plus intéressantes quand on les aborde de plein de prismes différents. Quand on parle du consentement, un enfant n’aura pas le même discours que celui d’une personne de 80 ans ou d’une trentenaire qui habite à Saint-Gilles. Ce petit méli-mélo est très riche, c’est un terreau qui permet de créer des réflexions, des mises en mouvement que je créerais peut-être moins facilement si je travaillais qu’avec des gens qui sont de la même génération, qui ont peut-être plus ou moins les mêmes avis que moi.
C’est une « famille choisie », temporaire, mais j’espère que ces liens laisseront des traces
Il y a aussi la question de la responsabilité corporelle : on prend soin des enfants quand i·els sont petit·es, puis plus tard des personnes âgées. Cette circulation de la responsabilité s’inscrit dans la pratique, même avec des personnes qu’on ne connaît pas.
Est-ce que tu peux nous parler des ateliers ? Comment mets-tu toutes ces générations en mouvement ?
J’essaie de proposer une grande diversité d’expériences : jeux, explorations physiques, acrobaties, discussions. L’idée est de donner beaucoup de matière pour créer une émulation à la fois joyeuse et réflexive.
Dans un second temps, on passera à la mise en scène : qu’est-ce qu’on garde, comment agencer toute cette matière ? Qu’est-ce qu’on veut transmettre, comment on organise tout ça pour le public ?
Pour l’instant, on est encore en phase de recherche. Par exemple, lors du premier atelier, on a fait beaucoup d’acrobaties : flips, portés, etc. Lors du deuxième, j’ai apporté des témoignages sur le rapport au toucher, et chacun·e devait en choisir un et expliquer pourquoi. Ça a ouvert beaucoup de discussions.
On travaille aussi autour de la métaphore du « corps cabane ». Et c’est très beau de voir l’évolution du groupe : au début, les gens n’osent pas se toucher, puis peu à peu, quelque chose de l’ordre de la famille se crée. Et l’intergénérationnel amène ça aussi, tout d’un coup, les enfants et les personnes âgées font famille. C’est une « famille choisie », temporaire, mais j’espère que ces liens laisseront des traces, car i·els auront vécu une sacrée aventure ensemble.
Est-ce que justement revenir aux corps, c’est une façon de retrouver un espace pour soi, de connexion à l’autre dans un contexte sociétal qui n’est pas forcément évident ?
Oui, complètement. On vit dans une société qui pousse à l’individualisme et à la méfiance. Le contact est parfois perçu comme risqué, voire violent.
Ce projet est né dans un contexte marqué par le Covid et par les réflexions post #MeToo. D’un côté, la peur du contact physique ; de l’autre, la prise de conscience des violences liées au non-respect des limites. On s’est rendu compte de la violence systémique associée au non-respect des limites des corps et à la non-écoute, et potentiellement à une incompétence dans la gestion des corps des autres.
Il m’a donc semblé essentiel de recréer des espaces collectifs alternatifs où le contact peut exister autrement : en dehors du couple, en dehors du cadre romantique. Aujourd’hui, on se touche surtout en couple ou en famille. Entre ami·es, c’est de moins en moins le cas. Pourtant, le toucher est un besoin vital.
Et ce qui est beau, c’est que le lien corporel peut précéder la parole. On peut créer une proximité forte avec quelqu’un·e, même si on n’est pas d’accord sur tout. C’est aussi une manière de rentrer en lien au-delà des débats d’idées. Il y a des gens avec qui j’ai eu des pratiques physiques, dont je me sens proche, alors que je pense que, politiquement, je suis très éloignée d’ell·eux.
Est-ce que le corps permet aussi de dépasser certaines barrières, comme la langue ou le milieu social ?
Oui, totalement. Le corps est un outil de médiation incroyable.
Les enfants, par exemple, peuvent avoir du mal à verbaliser, mais dès qu’on passe par le corps, i·els s’engagent immédiatement.
On travaille aussi beaucoup sur l’écoute de soi : reconnaître ses limites, les exprimer, être entendu·e. Si un enfant exprime un malaise et que le groupe s’adapte, c’est extrêmement puissant pour lui, pour elle. Quand je parle de consentement, ce n’est pas un truc que je rabâche en permanence, mais c’est une attention que j’essaie d’avoir en étant vraiment à l’écoute des corps.
Ce que j’essaie de créer, ce ne sont pas seulement des activités, mais un cadre relationnel sécurisant, où chacun·e se sent écouté·e.
Pourquoi le titre Tendres nous ?
Parce que ce qui nous manque aujourd’hui, c’est la tendresse.
Le contact physique est souvent associé à la sexualité ou au couple. Moi, j’ai envie de déplacer ça, de redonner une place à la tendresse, qui est vitale.
La tendresse, elle est dans les gestes, mais aussi dans le processus de création. J’essaie de créer un cadre tendre : un espace où on ne se force pas, où on peut dire non, où chacun·e est respecté·e, et où chacun·e peut toujours se réfracter.
C’est un défi, une vraie utopie parce que créer avec cette liberté demande de repenser les processus habituels. Mais c’est aussi ce qui rend le projet vivant.
C’est une vraie aventure.
Oui, c’est clair ! On vit dans un monde tellement clivant et polarisé, où les gens ont de plus en plus de mal à communiquer, même politiquement. Retrouver des endroits comme ça est tellement précieux. Ça fait simplement du bien. Je pense que ce projet vient quand même répondre à un vrai manque, à un manque de safe place pour parler du corps et pour l’utiliser aussi.
Comment voyez-vous le bout du processus ?
On est encore dans la phase de recherche, mais il y aura ensuite toute une partie de création collective : scénographie, son, mise en scène dans laquelle nous accompagnerions le groupe avec Gaspard.
L’idée, c’est que les participant·es soient pleinement impliqué·es et coresponsables du projet.
Ce qui est beau dans un processus de création, c’est qu’il t’habite dans toute ta vie, il la colore différemment. On commence à voir tout à travers d’autres lunettes, et à traduire ce que l’on voit en œuvre artistique.