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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Un espace à nous

Saloua et Sakura

Pot commun
Avec Pot commun, présenté les 24 et 25 avril dans le cadre du festival À la scène comme à la ville, Yousra Dahry et Wendy Boodooa accompagnent une dizaine de femmes du groupe Cosmolis (CPAS de Molenbeek) dans un espace qui entremêlent témoignages intimes et images projetées pour former une voix vibrante et plurielle.
Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Qu’est-ce que ce projet mené par Yousra Dahry vous a apporté personnellement ?

Saloua : À travers ce projet, j’ai découvert qu’il y avait plein de choses que je ne connaissais pas de moi-même. J’ai pris conscience de ce dont je suis capable. Quand je vois Yousra, quand elle parle de son vécu, je me dis que moi aussi je peux être comme elle. Je me projette dans l’avenir, alors qu’avant, pour moi, l’avenir était notre vie monotone : enfant, maison, hôpital.

Avec Yousra, tout cela change. Elle me fait voyager à travers ce qu’elle est et ce qu’elle accomplit. Je m’imagine suivre ce chemin, être comme elle. Elle fait des spectacles et j’adore ça. Yousra dégage quelque chose de particulier. À chaque fois que je la vois, je ressens une énergie qui me donne de la force.

Sakura : Les cours de théâtre, ça permet d’expérimenter de nouvelles choses. Cela nous fait participer à quelque chose d’important et ça fait du bien. J’en parle autour de moi, j’en parle à ma fille en disant « Eh tu sais, maman aussi elle fait des cours de théâtre. Et puis, je vais passer au Théâtre National ! ». Ça nous met dans la lumière, parce qu’on a tendance à penser que nous ne sommes pas importantes dans la société. On est des mamans qui ne travaillent pas, des mamans avec leurs enfants, on n’a rien à raconter de spécial.

Se dire qu’on peut raconter notre histoire, se dire que ça a du sens et qu’elle peut aussi apporter à d’autres, c’est très valorisant.

Saloua : C’est vrai que nous ne nous valorisons pas nous-mêmes. On nous renvoie sans cesse l’image que nous sommes inférieures, que nous ne sommes rien. À force, on finit par l’intégrer. Mais on peut être autre chose.

Il est rare qu’on nous mette en avant, qu’on nous fasse sentir que nous avons quelque chose à apporter aux autres. Pourtant, à travers notre vécu, on peut transmettre de la force. Partager notre histoire peut donner du courage à quelqu’une qui traverse une période difficile, lui montrer qu’elle aussi est capable.

On ne doit pas se dire qu’on est des femmes faibles. Non, on est des femmes fortes. Il faut se le répéter, l’ancrer dans notre esprit : nous sommes fortes, nous sommes capables. On peut accomplir ce que l’on veut.

Comme on n’a pas grandi avec ces messages, il faut apprendre à se les dire nous-mêmes. Même rêver, c’est déjà important. Se dire : « Oui, un jour, je le ferai ». Le théâtre nous emmène dans un voyage où l’on peut enfin se dire : « C’est possible ».

À travers ces ateliers, y a-t-il des choses plus difficiles que vous avez réussi à exprimer, à sortir de vous ?

Saloua : Oui, parce que dans notre vécu, on nous voit toutes comme des femmes fortes. On ne montre pas nos faiblesses, comme des soldates. Venir ici, se montrer, parler chacune à notre tour, partager son vécu, ça nous permet d’accepter d’être vulnérables.

Parfois, on se dit : « Pourquoi je dirais ça à quelqu’un·e ? ». Mais ici, tout est sorti naturellement, sans obligation. On a pu se livrer librement. J’ai appris énormément de choses de toutes les femmes. Je me suis même dit : « Waouh, elle a vécu ça… Comment fait-on pour après tenir debout ? ».

Sakura : Lors d’un atelier, il y a eu un moment très fort, qui a d’ailleurs jouer un rôle important dans l’écriture. À la base, on devait simplement effectuer un exercice qui consistait à raconter un événement banal de la semaine précédente. Mais finalement, on s’est toutes livrées sur des choses qui n’avaient rien à voir.

J’ai raconté quelque chose que je n’avais jamais confié à personne, à part à ma thérapeute et à ma meilleure amie.

On s’est ouvertes et ce moment est devenu l’un des fils conducteurs de la pièce. Il y avait un vrai sentiment de confiance, mais aussi de solidarité entre nous.

Le théâtre a-t-il pour vous un effet thérapeutique ?

Saloua : Oui, vraiment. Lors de ma dernière séance chez la psy, elle m’a demandé : « Qu’est-ce qui te fait sourire ? ». Et là, je n’ai rien trouvé à lui répondre. Rien. Moi qui rit beaucoup, qui fait la folle… C’est là que je me suis rendue compte que, dans la vie de tous les jours, je joue un rôle. Oui, je joue un rôle. Je suis restée à la regarder sans parler. Elle a insisté :
« Qu’est-ce qui te fait sourire ? ». Je lui ai répondu : « Mes enfants ». S’i·els n’étaient pas là, je resterais couchée. Ce sont ell·eux qui me donnent de la force. Mais à part ça, je n’ai pas su répondre. Et puis, j’ai pensé aux ateliers et je me suis dit que ça, ça me faisait sourire. Ça m’apporte quelque chose. Ça me soigne, petit à petit.

Sakura : Pour moi aussi, c’est quelque chose dont je suis fière d'en parler. Rien que le fait de venir ici chaque jeudi, c’est déjà un exploit.

Assister aux ateliers, régulièrement, c’est très difficile. Si on m’avait dit ça l’année passée, je n’y aurais jamais cru. Et pourtant, aujourd’hui, on arrive presque à la fin de l’année et je suis là tous les jeudis. Parfois même, je suis la première arrivée. Rien que ça, c’est énorme pour moi.

Et au-delà de la présence, il y a tout le projet autour. La fierté de réussir à franchir cette étape, d’avoir au moins une sortie par semaine, quelque chose de fixe, le matin en plus… Et surtout, le fait de faire quelque chose d’important. Je ne suis plus chez moi, enfermée dans ma propre prison.

Comment ce projet a-t-il transformé votre perception du théâtre et la place que vous lui accordez aujourd’hui ?

Saloua : Avant, j’avais toujours besoin d’être accompagnée. Dans mon entourage, les gens n’aiment pas trop le théâtre. Il fallait que j’apprenne à y aller seule, à me débrouiller sans dépendre de quelqu’un·e.

Je l’ai fait une fois. J’y suis allée seule. Et ça m’a provoqué beaucoup d’angoisse, de stress. J’avais peur, parce que ce n’est pas mon univers. Mais une fois que je l’ai fait, en sortant, j’avais l’impression de marcher sur un nuage. Je me suis dit : « J’en ai été capable ».

Sans ce projet, je ne serais jamais allée voir une pièce. Ce n’est pas quelque chose qui fait partie de notre monde. Et pourtant, aujourd’hui, je vais au musée, je peux y rester des heures. Ça m’apporte bien plus que d’aller faire du shopping.

Ça m’apporte quelque chose que je n’avais jamais ressenti avant. Ça m’a donné du courage. Je ne pensais pas que ça pouvait m’émouvoir à ce point.

Sakura : Ce projet change aussi notre vision du théâtre. Avant, je voyais le théâtre comme quelque chose de très classique : des gens bien habillé·es, des costumes anciens, des pièces de Molière… Je me souviens qu’un jour, une amie m’avait invitée à l’opéra pour Le Lac des cygnes. Je m’étais dit : « Bon, j’y vais parce qu’elle insiste, ça va être son truc de bobos ». Et finalement, j’étais bouche bée. C’était magnifique. C’est même l’une des plus belles choses que j’ai vues de ma vie.

Mais c’est vrai que je me disais que ce n’était pas vraiment un milieu pour nous. J’avais l’impression qu’on était les seules femmes voilées dans toute la salle. Et je me souviens que, dès qu’elle faisait un peu de bruit, je lui disais : « Ne te fais pas remarquer, déjà qu’on est les seules voilées… ». Je me disais qu'on allait dire : « Regardez, les foulardées qui font du bruit ». « Foulardées », c’est une expression qu’on utilise à Bruxelles.

Mais aujourd’hui, je me rends compte que le théâtre est accessible pour tout le monde. J'aurais jamais imaginé passer de l’autre côté de la scène. Avant, j’aurais plutôt cherché à me cacher du public, c’est complètement différent.

Je découvre aussi qu’il existe plein de formes de théâtre. Ça peut être des témoignages, comme les nôtres, et ça peut être quelque chose de vraiment très beau.

Saloua : Je me disais aussi que ce n’était pas mon monde, que ce n’était pas pour moi. Je pensais même qu’on allait me faire sentir que je n’étais pas à ma place, que ce n’était pas un endroit pour quelqu’un·e comme moi. 

J’ai mis du temps à comprendre qu’au théâtre, chacun·e est le·a bienvenu·e. C’est le seul endroit qui rassemble un peu tout le monde.


Et vous auriez envie, peut-être, de monter sur scène si le projet continuait ?

Saloua : Si je mets de côté les petits blocages, comme le bégaiement ou le trac, oui j’aurais aimé faire du théâtre. J’aimerais me sentir capable de monter sur scène. Parce qu’à chaque fois que je vois un spectacle, ça me procure une énergie incroyable. Le théâtre, ça fait vraiment quelque chose. Parfois je me dis que c’est encore mieux que le cinéma ! Quand je vais au théâtre, j’ai des palpitations, des émotions très fortes, comme si j’avais vécu quelque chose d’intense.