Codebreakers

Des personnages qui ont brisé des systèmes et qui en retour ont été brisés

Codebreakers / Vladimir Steyaert / interview, partie I

Interview de Vladimir Steyaert, metteur en scène, à propos du spectacle Codebreakers.

Quel était le point de départ du projet Codebreakers ?

Le point de départ de ce projet est la découverte du destin bouleversant d’Alan Turing. J’avais envie de le porter à la scène. Puis j’ai eu l’opportunité de faire une petite forme pour le festival XS. Je ne voulais pas faire une maquette d’un spectacle à venir, mais une vraie petite forme autonome, en me consacrant aux quinze dernières minutes de sa vie jusqu’à son suicide. Après XS j’avais toujours envie de travailler sur Turing mais je ne voulais surtout pas faire un biopic, une œuvre qui accumule les infos biographiques et que le cinéma assumerait beaucoup mieux.

Je me suis donc centré sur l’idée des casseurs de codes, et j’ai cherché des personnages qui, à d’autres époques et dans d’autres domaines, ont brisé des systèmes et qui en retour ont été brisés. J’avais envie de parler de la façon dont la société traite ceux qui font avancer la science, la morale, l’art, etc. Et ne sont pas payés en retour.

Je venais aussi de travailler avec Fabrice Murgia sur Black Clouds, où la figure d’Aaron Schwartz, persécuté par la CIA et poussé au suicide, avait pour moi un destin similaire à celui d’Alan Turing. Je me suis dit que je pourrais faire dialoguer des destins entre eux, des figures qui me touchent depuis l’enfance. Camille Claudel, par exemple. J’avais vu le film de Bruno Nuytten avec Adjani et j’étais bouleversé par la façon dont elle s’était fait vampiriser par Rodin et abandonner par toute sa famille par la suite. Et à travers elle, je pouvais aussi parler de la façon dont un artiste peut se faire broyer par la société dans laquelle il évolue. Et d’autant plus une artiste femme. Rien que le fait d’être une femme et une artiste à son époque brise déjà les règles sociales. Et puis elle brise les codes de multiples façons : elle est artiste, elle utilise des modèles nus. Elle a une relation amoureuse sans être mariée, et elle avorte.

 

Si on parle des briseurs de code, ne faut-il pas d’abord définir quel est le code qui est brisé ?

Dans le spectacle, les codes les plus évidents sont les codes cryptologiques, brisés par Turing, et le code informatique, brisé par Chelsea Manning. Mais il s’agit aussi des codes sociaux en général. Chelsea Manning brise les codes sexuels puisqu’elle change de genre, dans un milieu (l’armée américaine) où c’est encore très tabou. D’ailleurs, pour la décrédibiliser on s’est servi de ce choix pour évoquer un déséquilibre psychologique qui l’aurait poussée à trahir. Alan Turing a été condamné pour « indécence manifeste ». Le comble, c’est qu’il s’est lui-même trahi, puisqu’il est allé porter plainte contre un amant qu’il soupçonnait de l’avoir cambriolé. Et c’est lui qui s’est vu accuser, puisqu’il avouait son homosexualité. Il ne la vivait pas du tout avec honte, et ne pensait sans doute pas du tout à ce « retour de manivelle » social, lui qui venait d’un milieu particulièrement ouvert et tolérant. Il s’est vraiment jeté dans la gueule du loup. De même d’ailleurs que Chelsea Manning, alors Bradley Manning, qui se confie à un inconnu total, le hacker Adrian Lamo par l’intermédiaire d’un chat. Le FBI qui l’avait déjà condamné a probablement exercé une pression sur celui-ci. D’ailleurs il s’est suicidé par la suite.

Aujourd’hui, Chelsea Manning est retournée en prison car elle refuse de témoigner contre Julian Assange dans le procès des E-U contre Wikileaks[1]. C’est vraiment quelqu’un de courageux qui vit pour ses convictions et pas cette personne instable et solitaire pour laquelle on voulait la faire passer. En fait ces 4 personnages sont tous radicaux et vivent leurs convictions jusqu’au bout. Ils apportent tous quelque chose de nouveau tout en étant socialement atypiques, ce qui est peut-être doublement impardonnable.

 

Et Giordano Bruno ? Il brise surtout le code de la pensée religieuse ?

La religion n’est pas remise en question par Bruno. Il est croyant et moine dominicain. Il remet en cause la pensée d’Aristote, revue par Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Dans sa jeunesse, Bruno est un dominicain modèle qui va se passionner pour les discussions philosophiques et théologiques et pour les grandes questions métaphysiques et qui remettra en question les dogmes, d’avantage sur un plan théorique et intellectuel que du point de vue de la foi qui reste profonde chez lui. C’est un philosophe, et un théologien novateur, mais impertinent et provocateur qui choque justement parce qu’il brise les codes de la pensée et de la foi communes. C’est un homme de la Renaissance en fait. Il préfigure Galilée, qu’il aurait pu croiser, et beaucoup d’autres. Il n’est toujours pas réhabilité parce qu’il a tenu des propos qui paraissent aujourd’hui encore hérétiques pour l’Eglise, le refus de l’immaculée conception de la Vierge par exemple, ou de l’existence de la trinité.

Il a d’ailleurs fait le tour de la plupart des formes de christianisme de son époque et il casse tous les systèmes religieux : il se fait calviniste, puis anglican puis luthérien et se fait excommunier à chaque fois, tout en étant reconnu comme un des grands esprits de son époque, et invité dans les cours des rois. On possède encore les deux tiers de son œuvre. Il nous reste une pièce, deux ou trois traités de mnémotechnie (dont il maîtrisait parfaitement les techniques). Quelques traités de magie noire (qui vont compter dans son accusation d’hérésie), des textes sur la cosmologie. Son esprit va partout en fait, et il y a vraiment une quête de la vérité chez lui. D’ailleurs ce n’est pas un hasard s’il entre chez les dominicains dont la devise est « Veritas ».

Et une fois en prison, jamais il ne se récuse. Il va endurer jusqu’au bout les 8 années de prison, les tortures de l’inquisition puis le bûcher. Alors qu’il aurait pu se rétracter ou se faire passer pour un fou. C’est un martyr de la liberté de penser.

 

[1]Julian Assange avait aidé Chelsea Manning à obtenir un mot de passe pour accéder à des milliers de documents classés secret-défense. Grâce à cette aide, le soldat Manning, alors prénommé Bradley, avait fait fuiter à partir de 2010, via WikiLeaks, plus de 700 000 documents confidentiels ayant trait aux guerres d'Irak et d'Afghanistan.

 

Propos recueillis par Cécile Michel
Le 2 avril 2019

 

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