Théâtre National

Un nœud qui raconte l’état du monde plus global

L'attentat / Jean-François Ravagnan & Vincent Hennebicq / Interview croisée, partie II

En août 2017, Vincent Hennebicq s'est rendu en terre d'Israël et de Palestine avec Jean-François Ravagnan (réalisateur) et Atta Nasser (comédien) pour son adaptation du roman de Yasmina Khadra, L'Attentat @Editions JULLIARD.

Quel a été l’impact de la présence d’Atta, qui est palestinien, à vos côtés au long du voyage ?

VH : C’était une porte d’entrée qui a changé notre rapport à la découverte du pays. Il nous a fait rencontrer sa famille, le quartier où il a vécu à Jérusalem-Est. L’autre versant de l’histoire, qui est assez piquant, c’est que nous aussi, on a changé quelque chose chez lui. Lui, Palestinien, pourtant vivant à Jérusalem, il n’a quasiment jamais rencontré d’Israélien de sa vie, à part des militaires. On l’y a quelque part « forcé » car on a rencontré plusieurs Israéliens et c’était à la fois dur et passionnant pour lui. Par exemple, les dix premières minutes de sa rencontre avec cet acteur qui venait de Tel Aviv et qui se sentait extrêmement mal en Israël, ont été insoutenables, tendues. Chacun était sur ses gardes même si c’était un Israélien qui avait quelque chose d’assez pro-palestinien. Au final, ils ont parlé et Atta nous a remerciés de cette découverte bénéfique : il ignorait qu’on peut être Israélien et de gauche. Là-bas, il n’y a pas de rencontre entre les gens et c’est d’une grande tristesse. A chaque génération, c’est le même sentiment qui perdure, il persiste toujours cette non- communication entre les peuples, d’une génération à l’autre, qui ne peuvent ou ne veulent écouter la langue de l’autre, cette langue avec laquelle les parents ont été insultés, la langue du checkpoint, de la domination, du plus fort.

JFR : Il y a aussi la peur et le repli induits par un système politique, la peur de l’autre, du voisin, de l’invasion, qui maintient les deux parties derrière des barricades. Et comme ça persiste des deux côtés, la communication est totalement rompue.

VH : Les opinions différentes ne sont pas visibles de l’autre côté. De part et d’autre il y a de la propagande et des mauvaises expériences. La complication elle est là, au quotidien : le meilleur exemple c’est le problème de l’eau, détenue par Israël alors que les sources sont en Palestine mais les tuyaux appartiennent à l’Etat israélien ! Donc les Israéliens peuvent se doucher, comme ici… alors qu’en Palestine toute maison a, au-dessus du toit, son gros réservoir noir, avec la réserve disponible. En fin de semaine, ils ne savent pas s’ils pourront doucher leurs enfants, laver les légumes… Et à peu de distance, les colons israéliens arrosent leurs pelouses 24h sur 24. Toutes ces choses, vécues à hauteur d’hommes, fait qu’on ne se parle plus.  On a aussi rencontré des palestiniens très engagés dans le conflit, ce qui a créé autre chose encore chez Atta qui a lui-même quitté la Palestine pour vivre en Belgique : il lui a été dit que ceux qui quittent le pays sont des traîtres, qu’il faut défendre la Palestine de l’intérieur, qu’en s’exilant on joue le jeu du gouvernement israélien. Bref, notre voyage a été un fameux voyage pour lui aussi.

JFR : C’est aussi au cours de ce voyage avec nous qu’il est vraiment devenu le personnage d’Amine –qui a choisi de vivre à Tel Aviv en quittant la Palestine. Atta a pu scruter le dilemme d’Amine tout en questionnant son propre parcours.
 

Quelle trace vous reste de ce voyage ?

JFR : Un manque. Sur place j’étais accaparé par les images qu’il fallait ramener car je pensais que ce serait peut-être le seul voyage là-bas dans le temps de la création. En 13 jours, j’ai vu le pays presque exclusivement à travers le cadre d’une caméra, j’ai besoin d’y retourner, voir tout le hors-cadre. Il y a eu de très belles rencontres mais à la fin je n’avais que des rushes et un grand manque de mémoire humaine, émotionnelle.  Depuis le retour, je me sens également tout petit, avec notre confort occidental. Je pense à leur vie, l’eau, tout ça. Dès qu’il y a une actualité sur cette partie du monde, une connexion se fait, tout ce qui se passe là-bas est concret, même si je suis à des milliers de kilomètres. Cela fait partie de notre vie maintenant.

VH : Il me reste une énorme tristesse… chaque fois que je repense à ce voyage, je me dis qu’il n’y a pas d’issue… pourtant je suis quelqu’un qui a tendance à vouloir croire dans la rencontre, qu’il y a des solutions, mais là… Il y a un nœud qui raconte l’état du monde plus global, c’est sans doute pour cela que ce sujet allume toutes les passions… c’est un sujet dont on peut difficilement parler alors qu’il suffirait peut-être d’une génération pour que les gens se remettent à communiquer.

JFR : Là-bas se cristallisent toute l’impuissance de nos institutions : il y a des preuves criantes, des réalités matérielles insoutenables et on ne voit pas de zone d’intervention… car il y a une guerre politique, diplomatique, idéologique, … un vrai jeu de dominos.

VH : Tout est enjeu dans ce conflit-là : la finance, les déplacements de population, les religions. Il n’y a pas de solution visible. C’est peut-être une page de l’histoire qui a été ratée. En tout cas, il faut continuer à en parler, avant qu’il ne soit vraiment trop tard.

 

Propos recueillis par Cécile Michaux
Le 24 août  2018

 

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