Il y a des sujets qui s'imposent à vous
Anne-Cécile Vandalem & Joëlle Sambi
La Fête, nouvelle création d'Anne-Cécile Vandalem, s’inspire de l’histoire de Sanda Dia, étudiant belgo-sénégalais mort en 2018 lors d’un baptême d’intégration dans un cercle étudiant huppé de la KU Leuven. Co-écrite avec la poétesse, slameuse afro-féministe belgo-congolaise Joëlle Sambi, la pièce questionne le racisme et les violences systémiques, les rapports de classe et de pouvoir. Rencontre avec les deux autrices.
Anne-Cécile, pourquoi t’emparer de l’histoire de Sanda Dia pour la transposer à la scène ?
Anne-Cécile Vandalem : Il y a des sujets qui s’imposent à vous. La première fois que j’ai entendu parler de Sanda Dia c’était lors d’une conférence d’Angela Davis à Bruxelles. À l’époque je développais un nouveau cycle de travail autour du thème de la hiérarchisation des vies et des morts. Je m’intéressais à ces disparu·es qui reviennent à nous pour nous demander de porter attention à leur histoire. Fatalement l’histoire de Sanda Dia m’a percutée et ne m’a plus lâchée et j’ai suivi tout le procès en appel à Anvers. Durant les cinq premiers jours, les prévenus — 18 étudiants, tous blancs et issus de la haute bourgeoisie — et leurs avocat·es ont eu la parole et ont inlassablement défendu la thèse de l’accident. À force d’entendre cette défense se construire, j’ai eu envie d’y croire et j’ai éprouvé énormément d’empathie pour ces jeunes.
Quand la famille de Sanda Dia a enfin eu la parole, j’ai pris conscience du prisme par lequel je regardais ce procès, et d'à quel point ce point de vue était confortable. J’ai pris conscience de mes propres biais et du fait que les rapports de domination, le racisme et les violences systémiques avaient été largement laissés de côté. Les prévenus ont finalement écopé de peines très légères, sans effet sur la suite de leur carrière. S’est alors imposée à moi l’idée que le théâtre pouvait prendre en charge ce que le procès avait délaissé.
Joëlle, ton regard sur cette histoire ?
Joëlle Sambi : J’en avais une connaissance très parcellaire. Je l’avais vécu comme une énième histoire de racisme et de violence dans le milieu universitaire. Mais quand Anne-Cécile m’a proposé de travailler sur la pièce, j’ai pris conscience de l’ampleur de l’affaire. Ce n’était pas juste « une affaire de bizutage qui a mal tourné » : des questions de racisme et de classe étaient en jeu. Plus je plongeais dans cette matière, plus je prenais conscience de la violence de la justice, de la place prépondérante accordée aux prévenus. Tout cela a nourri mon écriture.
Pourquoi écrire à quatre mains ?
Anne-Cécile Vandalem : Une chose était sûre, je n'allais pas écrire cette histoire seule car elle ne pouvait être uniquement portée par une voix de femme blanche. Je cherchais notamment la manière de faire exister le personnage de Tidjane, le pendant fictif de Sanda Dia dans la pièce.
J’ai rencontré Joëlle un peu par hasard, ici, au Théâtre National. Et il est devenu évident que son écriture, qui est très poétique, serait la voix de Tidjane. Mais on ne s’est pas cantonnées à ça : nos deux écritures — la sienne plus frontale, la mienne plus classique sur le plan théâtral et dramaturgique — se sont rencontrées. Et très vite, Tidjane est devenu un personnage à part entière.
Joëlle Sambi : Le dialogue et le théâtre sont assez éloignés de ma pratique, qui est plutôt celle du monologue et de la voix intérieure. Nos manières de travailler, très différentes, se sont finalement bien trouvées. Peut-être aussi parce que nous nous situons chacune de part et d’autre de cette affaire : moi en tant que femme noire, Anne-Cécile en tant que femme blanche. Il y avait quelque chose qui se jouait là aussi. Nous avons beaucoup discuté des questions de blanchité[1], de racisme et d'angles morts.
Comment avez-vous travaillé ? Comment vous êtes-vous nourries mutuellement ?
Joëlle Sambi : Anne-Cécile avait une structure claire. Elle écrivait, je repassais sur son texte, je rajoutais des choses, je donnais mon avis sur le caractère réaliste (ou non) de certaines répliques de personnes racisées. Le défi, pour moi, était de rester incisive sans être abrupte, et en gardant une force poétique cinglante. Il ne fallait surtout pas édulcorer, ne pas faire de Tidjane « un jeune homme noir qui essaie de parler blanc », ni en faire un énième personnage pétri de colère, mais plutôt une présence un peu spectrale avec un regard distancié sur ce qui se joue sur scène.
Anne-Cécile Vandalem : Le danger, c’était aussi d’en faire un personnage moralisateur. Tidjane, au départ, n’est pas quelqu’un de militant. On a imaginé un personnage qui aurait assisté, après sa mort, à tout le procès et à ce qui a suivi, et revient nourri de tout cela.
Joëlle Sambi : La famille de Sanda Dia était très présente tout au long du processus. Il y a eu beaucoup de rencontres avec le père et le frère de Sanda, c’était essentiel. J’ai découvert qu’il était quelqu’un de très joyeux, qui voulait faire des études, avoir une belle maison, une belle voiture... Ces détails m’ont aidée à trouver un équilibre entre le jeune homme qu’il était et le personnage qui, sous sa forme fantomatique, pose sur cette histoire un regard plus politique.
La Fête raconte une rencontre fictive, une fois le procès terminé, entre le père et le frère de Tidjane et les parents de deux étudiants impliqués, l’un comme auteur et l’autre comme victime. Que permet ce dispositif narratif ?
Anne-Cécile Vandalem : J’ai d’abord envisagé un spectacle en plusieurs parties avec le procès, la question du travail d'intérêt général, etc. Mais c’était beaucoup trop long. Alors j’ai imaginé cette rencontre entre six personnages, avec d’un côté la famille de la victime et de l’autre cette famille qui constitue en quelque sorte une métonymie de la Belgique postcoloniale. Je les ai placés dans une structure qui m’est familière, le huis-clos, qui me permet de dézoomer, d’interroger le caractère systémique des violences et ce qui a mené à la mort de Sanda Dia. Dès que le cadre narratif de la pièce a émergé — un repas dans une maison, une structure en trois actes — j’ai compris que je ne voulais pas reproduire la structure classique du théâtre bourgeois. Je voyais plutôt la pièce comme un match de MMA, en laissant aussi beaucoup de place à ce qui allait être vu sans être dit.
Avec des allers-retours constant entre fiction et réalité, entre ce que vivent les personnages sur scène et ce qu’ont vécu les comédien·nes dans la réalité. Pourquoi cette construction en forme de mise en abyme ?
Anne-Cécile Vandalem : C'est le cœur du projet. Je savais que ce serait une fiction mais cette histoire-là ne pouvait se passer du trajet entre l'acteur·ice et ce qu'i·el joue, et de ce que ça provoque chez elle et lui. Le projet est né de ce que l’expérience de ce procès a produit en moi. Comment le théâtre pouvait faire émerger ce que le réel avait laissé de côté ? Un tournant important dans ma réflexion a été une lettre d’une amie artiste néerlandophone qui questionnait ma légitimité, en tant que personne blanche, à m’emparer de cette histoire, et les violences que sa transposition artistique risquait de reproduire. Je me suis beaucoup renseignée, j’ai échangé avec des personnes militantes, des spécialistes de ces questions, et j’ai travaillé avec un petit groupe d’acteur·ices, des personnes blanches et non blanches. Nous sommes parti·es de nous, de notre lien avec cette histoire. Cela a créé des tensions, mais aussi un vrai travail et c’est cela que je voulais mettre au cœur de l'histoire : pas seulement raconter l'histoire d'une rencontre fictive, mais ce qu’elle avait produit en nous et comment cela peut toucher le public.
Joëlle Sambi : Tout au long de la pièce, il y a toujours un moment où quelque chose vient nous frapper au visage, nous oblige à regarder nos propres biais et, finalement, nous force à la transformation.
Anne-Cécile Vandalem : L’idée n’est pas d’utiliser l’histoire de Sanda Dia pour parler de ces questions, mais de montrer comment elles sont profondément imbriquées. On ne peut pas raconter cette histoire sans se départir de ce que l’on est, sans interroger notre propre rapport à la blanchité[1], au déni, à la fragilité[2].
On perçoit dans la pièce les tensions qui ont traversé l’équipe. Comment a-t-elle vécu cette expérience ?
Anne-Cécile Vandalem : On a passé beaucoup de temps à identifier les micro-violences produites lors de la recherche au plateau. Inévitablement ça donnait lieu à des tensions. Ce qui était essentiel, c’était de créer des espaces où elles puissent être partagées. Tout ce que les acteur·ices portent sur scène repose sur leur consentement, mais aussi sur leur choix de le montrer. C’est notamment ce qui explique que le processus ait duré trois ans et demi.
Joëlle Sambi : J’ai pris la mesure de la violence de l’histoire, mais dans le concret, dans le travail au quotidien. On ne peut pas travailler sur une matière comme celle-là sans, à titre plus personnel, se déplacer. J’étais attentive aux dynamiques qui se mettaient en place. J’étais assez poreuse à la manière dont se construisaient les rapports entre nous dans le travail. Pour moi, c’était aussi un indicateur de notre compréhension de ce dont on parle quand on parle de racisme.
Anne-Cécile, tu es co-autrice, metteuse en scène et sur scène tu incarnes le personnage de Jeanne, qui réalise un documentaire sur la rencontre des familles. C'est aussi une manière d'interroger le pouvoir, celui de la metteuse en scène-réalisatrice ?
Anne-Cécile Vandalem : Oui, parce que le pouvoir du récit est central depuis le début. Quand on voit que les accusés ont eu la parole pendant cinq jours, contre un seul jour pour la famille de Sanda Dia, on mesure le pouvoir de celui qui a la parole. Pour transposer cette histoire au théâtre, il fallait que je me situe moi-même à l’endroit du pouvoir — celui de la narration — en tant que co-autrice, et celui de la mise en scène, en tant que réalisatrice, pour à mon tour le questionner et le mettre à mal. De manière générale, les rapports de pouvoir imprègnent toute la rencontre, ce qui voue à l’échec la réconciliation entre les familles.
La Fête est-elle une pièce documentaire ? Elle peut à bien des égards être perçue comme telle, par sa grande proximité avec une histoire réelle, ou la présence centrale de la caméra sur scène.
Anne-Cécile Vandalem : Non, c’est une fiction. On a pris beaucoup de liberté avec la réalité des faits. Les personnages sont fictifs. Sanda Dia est là tout au long de la pièce, mais à distance de l'objet théâtral et fictionnel. François Makanga, qui a travaillé avec nous sur la dramaturgie, nous a assez vite amené à réfléchir à la manière dont nous prenions soin de Sanda Dia. Et cela rejoint aussi la question de savoir s’il était éthique de s’emparer de la souffrance d’une famille réelle pour en faire une œuvre artistique. À partir du moment où cette histoire devient une matière théâtrale, elle devient autre chose. L’implication du père et du frère de Sanda Dia — je précise que nous avons délibérément choisi de ne pas rencontrer la maman car elle a exprimé publiquement son souhait de ne plus voir son fils comme symbole des luttes antiracistes, et pouvoir faire son deuil « en silence » — a été importante, tout en préservant aussi une juste distance par rapport à la démarche fictionnelle et artistique. Mais la mémoire de Sanda Dia est au cœur de notre démarche.
Quelles sont vos attentes et vos craintes sur la manière dont cette création sera reçue par le public ?
Anne-Cécile Vandalem : L’idée, c'est que tout le monde se mette au travail sur ces questions.
Joëlle Sambi : Et pas seulement sur le racisme. La question de la classe sociale est aussi très présente. Car cette affaire montre aussi comment se construisent et se maintiennent les privilèges de classe.
Anne-Cécile Vandalem : Ma crainte, c'est qu’une part du public se dise « Ça ne me concerne pas ». C’est précisément ce réflexe de mise à distance qu’il s’agit d’interroger. Il s’agit plutôt de trouver ce qui, dans cette histoire, peut faire écho en chacun·e d’entre nous.
— Entretien réalisé en septembre 2026
[1] Le concept de blanchité se réfère à la position sociale et aux privilèges associés au fait d’être perçu·e comme blanc·he dans une société structurée par des rapports raciaux
[2] Le concept de fragilité blanche, popularisé notamment par la sociologue étasunienne Robin Di Angelo désigne les réactions défensives ou inconfortables que peuvent avoir des personnes blanches lorsqu’elles sont confrontées à la question de la blanchité et aux effets du racisme.