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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Une raison de plus de me dire que la vie n’est pas finie

Laurence Saintviteux

Art, soin & citoyenneté

Maison Gertrude, projet porté par le metteur en scène Mohamed El Khatib, s’inscrit dans la volonté de faire entrer l’art dans les milieux de soin. Initié en 2024, il a transformé la Résidence Sainte-Gertrude, un home pour personnes âgées du centre-ville, en centre d’art. Le projet fait partie du réseau Art, Soin, Citoyenneté.

Rencontre avec Laurence Saintviteux, habitante de Maison Gertrude et guide du centre d’art.

Yohanne Lamoulère

Quel était ton rapport à l'art ?

Plein de curiosité. Je n'ai jamais eu peur de pousser la porte d'un théâtre ou d'un musée. J’ai une culture littéraire et artistique depuis toujours en fait. J’ai grandi dans une famille qui aimait la culture. Petite, j’allais au musée, je me souviens de mes visites au Cinquantenaire, au Musée Royal d'Art & d'Histoire. Je me souviens du premier ballet de Béjart à La Monnaie. C’est dire si j’étais jeune.


Qu’est-ce qui t’a séduite dans le projet du centre d’art Maison Gertrude ?  

Je n’habitais pas encore ici quand le projet a été initié mais il m’a motivée à venir m’installer ici. Il y avait une telle effervescence à mon arrivée ! J’ai été conquise par la dynamique du projet : la volonté affichée de travailler à plusieurs sur les œuvres, cette idée de co-création, même si elle a été appliquée de manière variable. Et nous nous sentions partie prenante. Certaines choses ont été imposées, c'est inévitable, mais de manière respectueuse. Les demandes des habitant·es ont été respectées dans leur grande majorité. Par exemple — cela peut sembler anodin mais c’est significatif —, certain·es avaient envie d'un billard. Spontanément, on a pensé l’installer dans la cafétéria, mais très vite, grâce au centre d'art, on a commencé à réfléchir autrement. On s’est demandé : pourquoi toujours au même endroit ? Finalement, on l’a mis au deuxième, un étage médicalisé, dans le petit salon des habitant·es. On a créé un coin billard avec un mur vert billard, ce qui a encouragé les habitant·es à passer plus facilement d’un étage à l’autre. Sinon on ne bouge pas beaucoup. Ce choix a d’abord surpris, mais au vu du résultat, il a été bien accepté.

Cela fait bientôt deux ans que je suis là. Aujourd'hui, je guide les visites, je participe aux rencontres et aux colloques. J’ai trouvé dans cette maison, si pas un deuxième souffle de vie, un véritable épanouissement. Je ne m’y attendais pas. C’est une raison de plus de me dire que la vie n'est pas finie.


Comment es-tu devenue guide ?  Comment se passent les visites ?

C’est arrivé par hasard. Lors de l'inauguration, en mai 2025, il y avait tellement de monde qu'on a décidé de répartir les visites en plusieurs groupes, guidés par des binômes. On a proposé aux habitant·es qui en avaient envie de jouer les guides. Je me suis dit : pourquoi pas. La visite s'est bien passée, j'étais à l'aise. Et de fil en aiguille, je suis devenue la guide attitrée.

Quand j'aime quelque chose, j'adore communiquer sur le sujet. Et ce projet est vraiment génial. Guider m’offre la possibilité de rencontrer des tas de gens d'origine très diverses, d'âge, de culture, de milieu professionnel différents. J’oriente mon discours en fonction du groupe. Je ne suis pas un audioguide, je raconte une expérience de création, comment d'une idée un peu folle, on peut arriver à établir des liens de l’artiste aux habitant·es et aux soignant·es, et inversement.

Il y a eu des rencontres magiques autour de créations entre habitant·es et artistes et nous gardons des contacts. Et puis les équipes — ça c'est flagrant — en ont énormément appris sur les habitant·es. Par exemple, la nuit, le personnel n’est pas là, à part le nursing et les surveillant·es mais nous, les habitant·es, nous sommes bien là ! Et on ne nous met pas au lit à 19h ! Les artistes ell·eux ont logé, mangé et vécu avec nous. Le personnel a ainsi découvert un partie de la vie de la maison qu’il ignorait.

Le centre d'art a véritablement créé du lien entre vous ?

Je dirais même qu’il a transformé nos relations entre habitant·es mais aussi avec les membres du personnel. Quand on travaille collectivement sur une œuvre en dentelle, et qu’un·e soignant·e te demande un coup de main, ça change profondément la relation entre soignant·e et soigné·e. Cela crée de l’horizontalité et nous permet de nous voir autrement, nous les habitant·es. Lorsqu’on a réaménagé le salon avec Fred Hocké, le scénographe de Maison Gertrude, des habitant·es qui ont de gros problèmes physiques ont tout d’un coup lâché leur béquille pour tenir la foreuse, parce que c’était leur boulot à l’époque. Subitement, on se connaît mieux, on apprend des choses les un·es sur les autres. On se regarde autrement. C'est une des choses les plus importantes pour moi. Quand on a fait le shooting photos pour nous tirer les portraits, posés sur les portes de nos chambres, c'était surtout l'occasion de s’apprêter. Ça peut sembler idiot mais combien d’entre nous ici ne se regarde plus dans un miroir parce que ça n’en vaut pas la peine, combien n’ont même plus de photo d’ell·eux ?


Entre artistes et habitant·es, la relation fonctionne dans les deux sens ? 

Oui. La notion de co-création est au cœur du projet et c’est primordial. Cela bénéficie à tout le monde : aux artistes, aux soignant·es, aux habitant·es. Joëlle Sambi et Clément Papachristou, par exemple, ont véritablement développé des liens avec des habitant·es. Clément a réalisé une œuvre en crochet en binôme avec l’une d’entre nous. IEls ont tissés une relation durable.


Penses-tu que l'art peut soigner ?

J’en étais convaincue avant même la création du centre d’art. L'art peut être terriblement thérapeutique. Le travail réalisé par une artiste en résidence sur les luminaires des espaces communs a inspiré plusieurs habitant·es qui ont transformé l’éclairage cru blanc hôpital de leur chambre en une lumière beaucoup plus chaleureuse, en apposant simplement sur l’ampoule un petit morceau de plexiglas coloré. Cela a transformé leur quotidien et agit sur leur humeur. Le travail collectif sur la fabrication de la dentelle a été très bénéfique pour cell·eux qui ont des problèmes de motricité fine et c’est bien plus amusant que les exercices habituels. C'est tellement plus épanouissant de faire des points de couture que d’enfiler des boules dans un boulier. Je pense aussi à la broderie monumentale1 que nous avons créée ensemble. Broder te permet de te poser et d’avancer à ton rythme. Il y a un côté méditatif que j'aime beaucoup et qui m’a fait énormément de bien.


Pour autant le projet a-t-il convenu à tout le monde au sein de la maison ?

Non. Cela ne plait pas à tout le monde et c’est bien normal : on est 120 habitant·es, autant de membres du personnel. Certain·es se sont demandé à quoi ça pouvait bien servir. Ou en quoi c’était de l’art. Comme le dit Géraldine (Géraldine Maes, coordinatrice paramédiclae et du centre d'art pour le CPAS), tant qu'il y a des discussions c'est qu'il y a de l'émotion et s'il y a de l'émotion, il y a de la vie. Sainte-Gertrude est une résidence du CPAS, qui accueille aussi des personnes en situation de précarité. IEls ont du mal à comprendre qu’on finance un centre d’art alors qu’il y a des besoins à leurs yeux bien plus essentiels. Cela a créé des frictions. Alors que le financement du centre d’art est indépendant du budget de fonctionnement de la maison. Par contre, quand il y a des choses qu'i·els aiment bien, tout le monde y trouve son compte. La cafétéria est bien plus fréquentée qu'avant parce qu’elle est aujourd’hui beaucoup plus accueillante. En soi ce n'est pas une œuvre d'art au sens classique mais le processus d’aménagement, la scénographie et le résultat sont eux pleinement artistiques. Plus largement, ce projet a permis aux gens de s’exprimer, même si c’est pour critiquer, c’est une manière de dire : nous ne sommes pas que des corps que l’on nourrit, que l’on soigne, mais nous sommes d’abord des êtres vivants avec des sentiments, des capacités, des manques et des humeurs.


Qu’est-ce que le projet vous a apporté ?

À titre personnel, il m'a permis de me sentir utile et de continuer à avoir des contacts. J'étais la première prête à essayer de mobiliser tout le monde à participer. On a travaillé avec l’extérieur, avec toutes sortes de publics, notamment des écoles. C'est une autre manière de montrer qu'on existe encore. Le nombre de personnes qui n'avaient jamais mis les pieds dans une maison de repos et qui se rendent compte qu'il y a de la vie ! Rien que ça, je trouve ça formidable !

Parmi les habitant·es, certaines personnes pensent aussi que quand on entre ici, c’est la fin. Mais non ! Avec le centre d'art, on a encore plus de raisons de faire la fête. Là on va accueillir les rencontres Art, soin & citoyenneté et le samedi on fait la fête !

D’un autre côté, nous sortons davantage. Je suis convaincue que nous allons plus au théâtre depuis l’arrivée du centre d'art. Parce qu’Isabelle est souvent ici (Isabelle Collard, Responsable du service des Relations avec les publics du Théâtre National) et fait le lien avec le théâtre, parce que nous y connaissons une partie de l’équipe désormais, et que nous avons plusieurs occasions d’y aller. Dernièrement pour les 80 ans du Théâtre National, nous avons participé au spectacle Pièces montées. Il y a deux ans, les habitant·es avaient peur d’aller au théâtre si ce n'était pas en groupe. Aujourd’hui, on y va plus facilement individuellement, parce qu’on est rassuré·es, on s’y sent accueilli·es.


Tu es aussi impliquée au sein du réseau Art, Soin, Citoyenneté (ASC). Tu y portes une parole d'experte nourrie de ton expertise et de ton expérience. Quel sens y vois-tu ?   

Il y a les visites mais je me suis aussi impliquée bien au-delà. Sur proposition d’Isabelle, j’ai assisté aux réunions Art, Soin, Citoyenneté. Je suis fort engagée dans les questions de santé mentale depuis longtemps, J'ai suivi une formation de pair-aidance2 en santé mentale et précarité. Ce que je trouve passionnant avec ce réseau, c'est le partage d'expériences et de connaissances, et la découverte du domaine d’expertise de chacun·e. Que chacun de ces trois piliers — l’art, le soin et la citoyenneté — soient interconnectés.

— Entretien réalisé en octobre 2026

 


1 Le Chat pompon, dentelle géante co-réalisée par Elodie Antoine et les habitant·es de la Résidence Sainte-Gertrude, est visible dans le jardin de la Résidence.

2 La pair-aidance est un accompagnement qui se fait entre personnes vivant ou ayant vécu avec un trouble psychique. Cette approche se base sur l’entraide et le partage du savoir expérientiel. (Centre ressource de réhabilitation psychosociale)

Jordan Core