Le principe de vulnérabilité partagée est essentiel
Jasmine Lebert
Jasmine Lebert travaillait depuis plus de 20 ans dans le spectacle vivant, avant de prendre la direction du 3 bis F – Centre d’arts contemporains situé dans le Centre hospitalier Montperrin, une structure spécialisée en soins psychiatriques, à Aix-en-Provence. C’est au 3 bis F qu’est né en 2022 le réseau Art, Soin, Citoyenneté (ASC), une plateforme de partage d’expériences réunissant citoyen·nes, artistes, personnes en parcours de soin et professionnel·les.
Qu’est-ce que le 3 bis F ? Dans quel contexte es-tu arrivée à la direction du centre ?
Je n'avais pas de lien professionnel avec la psychiatrie à mon arrivée au 3 bis F mais je connaissais le lieu parce que je travaillais à Marseille. Je suis arrivée en mars 2020, en pleine crise sanitaire. Ce contexte d’urgence mettait à mal le modèle même du 3 bis F en dissociant la dimension de création artistique et la dimension de soin, puisque la majorité de l'équipe était confinée chez elle.
Le 3 bis F a beaucoup de points communs avec de nombreux projets qui ont rejoint le réseau Art, Soin, Citoyenneté, comme celui de Maison Gertrude. Pour autant, le modèle du 3 bis F est unique. Il est né d'une anomalie. Le projet a émergé dans les interstices laissés vacants par la fermeture définitive, en 1983, du pavillon cellulaire de force pour femmes de l’hôpital psychiatrique Montperrin, dont il a repris le nom originel : le « 3 bis des femmes ». Ouvert en 1991, ce lieu d’art est le fruit d'un collectif citoyen réunissant un jeune interne en psychiatrie, des artistes et des habitant·es d'Aix-en-Provence. Ensemble, i·els ont mené un projet pilote expérimental pour investir d'anciens dortoirs désaffectés situés juste à côté des anciens pavillons pour femmes.
L’espace le plus fermé et carcéral de l’hôpital, s’est transformé en espace ouvert sur la cité pour accueillir des ateliers d'artistes. Cette inversion radicale invitait subitement l'ensemble de la société à pénétrer dans l'enceinte de l'hôpital, avec la volonté de créer des circulations entre le milieu hospitalier et la cité.
L’initiative, portée par la société civile, était fortement ancrée dans les valeurs de la psychothérapie institutionnelle qui, au début des années 80, a contribué à la refonte de la psychiatrie et à la fin des pratiques asilaires. Aujourd’hui institutionnalisé en tant que Centre d'art contemporain d'intérêt national, le 3 bis F n’en conserve pas moins sa dimension alternative originelle. Dès le départ, la direction de l'établissement a soutenu cette démarche en y affectant des infirmier·es pour coordonner la rencontre entre les artistes au travail, les personnes en parcours de soin et le public extérieur.
Cette indistinction des statuts entre usager·es et non-usager·es de la psychiatrie est constitutive du « climat de soin » propre au 3 bis F. Face à la persistance des relations hiérarchiques dans le soin, notre démarche place au cœur de son ADN l'horizontalité des rapports, la relation et le principe du « faire ensemble » à travers les gestes du quotidien.
Quelle est sa spécificité ?
Le projet repose sur la question des assignations. Le 3 bis F propose des expériences de création artistique partagées, appelées « sessions ». Elles mélangent les artistes en résidence et les personnes concernées qui quittent ainsi temporairement leur statut assigné de patient·es, dont on se libère difficilement lorsqu’on est hospitalisé. La question des pratiques collectives est au cœur du projet. C’est en soi, dans une société qui met à mal le collectif, une forme de soin.
Je convoque souvent la notion d'hétérotopie pour décrire le 3 bis F, ce concept forgé par le philosophe Michel Foucault pour désigner des espaces autres, en retrait, des espaces qui accueillent l’imaginaire, comme le grenier dans lequel on va jouer quand on est enfant. Le 3 bis F s'inscrit dans cette approche, ainsi que dans un concept que nous avons construit collectivement, celui d’« espaces agissants », qui désignent les espaces au sein desquels les conditions d'habitabilité, de vie, de circulation ne sont pas soumises à des structurations hiérarchiques où l'hospitalité y est centrale.
Les raisons de venir au 3 bis F sont très diverses et nous tenons beaucoup à cet aspect hétéroclite, aux hospitalités croisées que le lieu peut produire. Certain·es viennent chercher de l'art et trouvent du soin, d’autres viennent pour du soin et rencontrent de l’art. Toutes ces personnes vont partager un moment ensemble, poser des gestes ensemble.
Les artistes en résidence peuvent passer entre une ou deux semaines jusqu’à six mois. IEls ne vivent pas forcément sur place, il n'y a malheureusement pas assez de chambres, mais i·els sont en immersion sur un temps qui correspond aux spécificités de leur création.
Comment s'articule les dimensions d'art, de soin et de citoyenneté ?
Le projet repose sur une forme de troc, de réciprocité, et sur un accueil inconditionnel. Toute personne qui franchit la porte est invitée à rencontrer ce qui s'y passe. Les journées démarrent avec une tisane dans le jardin participatif où l’on jardine depuis cinq ans avec des paysagistes en résidence sur le modèle des sessions artistiques, conçues comme des temps de recherche ouverts et partagés. Ce ne sont pas les paysagistes ou les artistes qui transmettent des savoirs, ce sont des transmissions réciproques. Avec l’idée que c'est autant le jardin qui nous soigne que les jardinier·es qui soignent le jardin.
Les sessions fonctionnent comme des laboratoires où les participant·es sont invité·es à partager leurs points de vue, y compris bien sûr des personnes hospitalisées. C’est en cela que l'art peut intervenir comme une forme de soin. Non que les artistes soient tenu·es de développer un projet thérapeutique, mais la mise en commun et les recherches partagées créent une continuité du lien social, une forme de re-socialisation, avec une indistinction des statuts. Cela constitue déjà, en soi, une expérience singulière. Ces moments ouvrent la voie à des récits de soi en dehors du cadre médical et des assignations, et autorisent une vulnérabilité partagée : les artistes se mettent complètement à nu, partagent leurs questionnements et leurs doutes, font tomber les masques sociaux. Et au sein des équipes du 3 bis F, nous quittons nous aussi nos fonctions habituelles pour nous mettre au service d'une expérience collective. Le principe de vulnérabilité partagée est essentiel.
Qu'est-ce que l'art peut apporter au soin, et le soin à l'art ?
En quoi cela bénéficie-t-il aux un·es et aux autres ?
La relation à l'art peut agir comme levier de soin. L’art ne soigne pas. En revanche il favorise une forme d'homéostasie, c'est-à-dire d'autorégulation de soi. L'expérience sensible — que ce soit par la rencontre avec les autres, avec la pratique artistique ou avec des œuvres — peut permettre de trouver en soi les ressources pour se réguler, à l’image du corps vivant qui régule sa température. Quand en plus cette expérience se vit collectivement, elle peut donner lieu à un élan vital. Le partage au sein du groupe s'appuie sur la résonance des expériences les un·es avec les autres. Le 3 bis F est à cet égard un lieu résolument militant.
C’est aussi un projet visionnaire, car il a développé une véritable culture du décloisonnement. Notre spécificité c’est de créer des circulations dans une société qui cloisonne et qui fragmente, et pratiquer toutes les formes de décloisonnement : entre l'art et le soin par le partage des processus de création, entre l'hôpital et la cité, entre les disciplines artistiques, entre les savoirs académiques théoriques et les savoirs expérientiels (les savoirs acquis par l’expérience personnelle, en dehors des cadres d’enseignement).
Comment est né le réseau Art, Soin, Citoyenneté ? Dans quel objectif ? Quelles sont les autres expériences de mise en lien entre l'art, le soin et la citoyenneté ?
Quand je suis arrivée au 3 bis F, j'ai découvert qu’il y avait un fourmillement de projets qui connectent la création artistique à des environnements de soin autour d'enjeux de citoyenneté et de relations de réciprocité. Les centres d'art en maison de repos, initiés par Zirlib, la compagnie de Mohamed El Khatib, en sont un bon exemple. Le premier a été inauguré à Chambéry en 2021. Le 3 bis F a également toujours été un lieu ressource. J’ai par ailleurs cherché à établir une forme de cartographie de ces expériences d'imbrication singulière entre des artistes au travail dans des environnements de soin au sens large.
Le réseau est né en 2022 de notre rencontre avec le milieu de la pair-aidance1 à Marseille, et de son lien avec le rétablissement en santé mentale (une approche centrée sur le·a patient·e et sa capacité à définir ses besoins et son projet de vie selon des modalités qu’i·el a choisi.) Ce mode d’accompagnement, issu du contre-pouvoir associatif, s'appuie sur la professionnalisation de personnes concernées qui revendiquent une place dans le soin et interviennent de pair à pair, devenant ainsi des médiateur·ices et des accompagnant·es essentiel·les. Beaucoup de projets ont fleuri porté par des personnes concernées avec, en leur cœur, la notion d'autodétermination et de savoir expérientiel.
On a mis trois ans à formaliser le réseau. Une cinquantaine de structures en font partie aujourd’hui.
De quelle manière fonctionne-t-il ? Quelles sont ses modalités d’action ?
C’est un réseau de partage et de production de ressources destiné à nourrir les manières de relier la culture et la création au milieu de la santé mais à travers des approches citoyennes. Je pense au projet Le Hamo, inauguré il y a trois ans au Palais de Tokyo à Paris. C’est un espace d’hospitalité dédié à l’accueil des publics dans leur grande diversité, avec une attention portée à la santé mentale, et destiné à être investi par des collectifs autour d’enjeux de gouvernance.
D’autres micro-projets de ce type voient le jour, comme La Broussaille dans la Creuse. Conçu comme une alternative citoyenne à l'hospitalisation, c’est un lieu de création artistique, d’accueil et de répit pour des personnes concernées par des problématiques de santé mentale. À une autre échelle, l’APHM à Marseille, vaste complexe hospitalier très actif sur le plan artistique, fait également partie du réseau. Il s’agit donc d’une réflexion d’ampleur incluant artistes, soignant·es, personnes concernées, usager·es, pair-aidant·es. Le réseau intègre aussi des écoles d’art, avec l’idée de porter attention aux vulnérabilités psychiques même lorsqu'elles ne sont pas encore visibles. Il défend une approche globale de la santé mentale où nous sommes tous·tes concerné·es. Toutes ces voix irriguent la construction des savoirs portés par le réseau.
Quel est ton regard sur les projets qui se développent à Bruxelles, sur la manière dont le Théâtre National s'implique dans ces réflexions notamment avec Maison Gertrude ?
Nous partageons avec ce projet un ADN commun et des liens forts depuis le début. Sa force inouïe tient à ce qu’il déplace l’institution de l’intérieur, le service des Relations avec les publics, quasi commissaire du projet aux côtés de la direction et de Mohamed El Khatib, en est à la manœuvre, et cela remet en question les habitudes des équipes.Comment des expériences de création artistique en milieu de soin transforment des institutions : nos échanges au sein du réseau nous outillent mutuellement pour nous inciter à faire évoluer nos corps de métier, nos pratiques, nos cadres de travail, et à nous interroger sur des normes potentiellement productrices de souffrance et d'invisibilisation.
Maison Gertrude explore de manière très juste le fait de créer en milieu de soin, la place de l’artiste dans la société, autant de questions qui nous animent au sein du réseau. À l'échelle d'une institution comme le Théâtre National, dont le cœur de métier est de produire et diffuser des spectacles, c'est un vrai déplacement qui positionne l’institution en situation apprenante par rapport au domaine médico-social mais aussi aux savoirs de personnes concernées, considérées habituellement uniquement comme des bénéficiaires. Cela ouvre des perspectives, permet de mettre en commun de nouvelles compétences et d’aller puiser dans des compétences qui ne sont pas forcément les nôtres. Cela nous oblige à déplacer nos propres perceptions.
— Entretien réalisé en octobre 2026
1 La pair-aidance est un accompagnement qui se fait entre personnes vivant ou ayant vécu avec un trouble psychique. Cette approche se base sur l’entraide et le partage du savoir expérientiel. (Centre ressource de réhabilitation psychosociale)