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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Remettre en question nos propres certitudes

Isabelle Collard

Art, soin & citoyenneté

Rencontre avec Isabelle Collard, Responsable du service des Relations avec les publics au Théâtre National.

Droits réservés

Pourquoi le Théâtre National s'intéresse aux questions d'art, de soin et de citoyenneté ?

Lorsque Pierre Thys, est arrivé à la direction du Théâtre National en 2021, où je l’ai suivi de peu pour m’occuper du service des Relations avec les publics, nous partagions une volonté commune, comme beaucoup d’autres instituons d’ailleurs, celle d'ouvrir nos portes au public le plus large, à l’image de la diversité de notre ville. Mais comment s’y prendre ? On développe plusieurs axes en parallèle. Pour rendre nos salles plus inclusives, nous devons d’abord transformer nos propres fonctionnements : diversifier nos équipes et les artistes invité·es sur nos scènes, pour que les spectateur·ices se sentent représenté·es. Cela implique aussi la volonté de programmer et d’accueillir des artistes et des formes artistiques singulières, différentes. Aller vers les publics qui ne franchissent pas la porte des théâtres suppose aussi de sortir de nos murs : aller à la rencontre des milieux scolaires ou associatifs, écouter leurs besoins. J’insiste : notre objectif n’est pas de faire du remplissage de salles, mais bien de permettre à tout le monde de faire l'expérience du théâtre. Notre but, c’est l’accès à la culture. L’inclusivité est un combat, qui suppose que cell·eux qui occupent les places de décision fassent un pas de côté et s’engagent dans un vrai travail de déconstruction. Ce n'est pas facile, mais c'est nécessaire et urgent.


C’est ce qui vous a décidé·es à vous engager dans des projets tels que Maison Gertrude ?

La réflexion était en cours, notamment grâce à notre rencontre avec Clément Papachristou (acteur, metteur en scène, dramaturge et artiste associé lors du premier mandat de Pierre Thys), qui nous a proposé un spectacle avec son frère jumeau Guillaume, artiste porteur de handicap moteur cérébral. Clément et Guillaume voulaient travailler avec un groupe de spectateur·ices porteur·ses du même handicap que Guillaume. Cela nous a bien bousculé·es. Nous n’avions aucune expérience dans ce domaine, alors on a appris en faisant. Il s'agit de s'ouvrir à l'altérité, de remettre en question nos propres certitudes. La rencontre avec des publics différents nous a beaucoup enrichi·es. Cela a été la première étape. Ensuite, Mohamed El Khatib (metteur en scène et dramaturge, également artiste associé au Théâtre National lors du premier mandat de Pierre Thys) a créé le premier centre d'art en maison de repos à Chambéry. Le projet visait à rendre visible ces espaces à l’écart où vivent cell·eux que la société ne voit plus. La volonté de Mohamed était d'établir un lien pérenne entre l'art, les artistes et ces lieux de soin que sont les maisons de repos, pour transformer notre regard sur la vieillesse. Nous avons voulu porter un projet similaire à Bruxelles.

Le projet de Maison Gertrude impliquait que l’on sorte des murs, que l’on aille à la rencontre des habitant·es de la Résidence Sainte-Gertrude, maison de repos du CPAS de la ville de Burxelles, que l’on crée des œuvres avec ell·eux, que l’on bouscule leurs habitudes, comme celles du personnel, et que l’on ouvre les portes au public. À mes yeux, cela s’inscrivait précisément dans la continuité de nos réflexions sur l’inclusivité.

Maison Gertrude, c'est la rencontre de l'art et du soin, exactement comme dans notre travail avec les artistes porteur·ses de handicap. Ce projet traduit concrètement les enjeux d'inclusivité et d’accessibilité en tenant compte des besoins de chacun·e. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons intégré le réseau Art, Soin, Citoyenneté (ASC).  Cette rencontre a été passionnante. Parce qu’il y a une infinité de manières de relier l'art et le soin, en gardant bien à l'esprit que les artistes ne sont pas des soignant·es.  

Que peuvent les artistes ? Comment peuvent-i·els prendre soin ?

De la relation. Je pense que c'est vraiment ça.

Comment se construit et se nourrit cette relation ? Que peut-elle susciter ?

Ce qui me frappe c'est le réel appétit des lieux de soin pour les artistes. Ils ont une réelle envie de travailler avec ell·eux. Et je m’interroge moi aussi : qu’est-ce que cela leur apporte ? Parce qu’elle n’était pas évidente, cette rencontre-là. Ce sont deux mondes radicalement différents. Dans cette aventure, ma collaboration avec Géraldine Maes, coordinatrice paramédicale de Maison Gertrude et mon binôme dans le projet, a été déterminante. Nous nous sommes beaucoup écoutées, cela a donné lieu à une vraie découverte mutuelle. Elle explique que les artistes qui s’investissent en maison de repos créent des liens avec les habitant·es, avec le personnel, avec la vie du lieu, et c’est tout cela qui les inspirent. IEls s’immergent dans la vie de la communauté, cela les confronte aussi. C'est de cette expérience que naît leurs œuvres. Bien évidemment, certaines créations ne plaisent pas à tout le monde et font débat. Mais cela produit de la discussion, et de la vie. Les artistes y participent. Prendre soin de l’autre passe par là aussi.

Les personnes âgées qui entrent en maison de repos ont dû laisser derrière elles une partie de leur vie, elles ont abandonné une série de choses, elles ont quitté leur logement pour une chambre dans une résidence. À Maison Gertrude, beaucoup ont connu la grande précarité, ont perdu le contact avec leurs proches. Un projet comme celui-là génère de l’émulation, il amène de la nouveauté, attire des visites. C’est en soi une forme de soin. Et c’est énorme. Tout à coup, i·els existent. Ce n’est pas par hasard que nous sommes attaché·es aux mots de « maison » et d’ « habitant·es ». Le contexte était sans doute propice parce que la philosophie de Maison Gertrude est particulière. On y porte une grande attention aux relations entre soignant·es et soigné·es, pour les rendre plus horizontales.

La volonté n’est pas d'apporter des œuvres d’art dans une maison de repos. L’enjeu est bien d’inclure tout le monde. C’est un objectif ambitieux et le travail est toujours en cours. C'est pour ça que le lien et la co-création sont au cœur du projet. Il s’agit de créer avec, pas de créer pour. Chaque œuvre cache une histoire. La dimension esthétique n’est pas prioritaire. Et la manière dont elles sont exposées rompt avec les hiérarchies habituelles : des œuvres d’artistes reconnu·es côtoient des créations d'habitant·es

Dirais-tu que, comme Jasmine Lebert, que cette expérience vous a transformé·es et a transformé le Théâtre National ?

Nous partageons, Pierre et moi, l’idée que les récits ne s’écrivent pas uniquement sur les plateaux de théâtre. Quand on sort de nos murs pour aller écouter les histoires qui se racontent dans une maison de repos, oui, ça nous transforme et nous déplace. On quitte complètement les conditions d’accueil classique d'un spectacle. On s’inscrit dans la durée, dans un processus long, alors que l’art vivant est par définition éphémère. Il a fallu du temps pour que les équipes comprennent vraiment l'intérêt du projet. Il y a eu des résistances, des personnes qui trouvaient que ce n'était pas le rôle du Théâtre National de s’engager à cet endroit.

Aujourd'hui, le projet est bien mieux accepté, parce que les notions de relation, de lien, de soin, ont été réfléchies collectivement. On parle beaucoup de « théâtre de la relation », de créer du lien pour donner du sens à nos activités, y compris des activités éphémères. L’équipe du service des Relations avec les publics a elle aussi été bousculée, car le curseur était poussé très loin avec Maison Gertrude, qui n’est pas une activité connexe ou complémentaire, mais se conçoit comme un spectacle pérenne. 


À Maison Gertrude, il y a aussi des réticences, certain·es habitant·es qui n’en ont rien à faire de ce projet mais qui finissent par s'y intéresser parce qu'un jour un·e artiste vient avec un médium qui va les attraper, malgré ell·eux. Que peut-on souhaiter de mieux dans la vie que l'occasion de découvrir des chemins qu'on aurait jamais imaginé arpenter ?

Notre objectif principal au Théâtre d'accueillir de nouveaux publics est en bonne voie. La médiation, c'est avant tout une affaire de temps. Mais ça bouge ! Il y a de plus en plus d'habitant·es qui viennent assister à des spectacles. C’est aussi grâce à la programmation, à l'accueil, à la transformation des équipes. Tout cela est interdépendant et la programmation est vraiment au cœur du processus.

Jusque quand le Théâtre National pourra-t-il s'impliquer dans le projet compte tenu du temps, des budgets, que cela demande ?

C’est une vraie question. On a bénéficié d'une aide financière de la Ville de Bruxelles et du CPAS. De son côté, le Théâtre a engagé des fonds propres. Maison Gertrude n’aurait jamais pu voir le jour sans cette collaboration. Mais elle s’est arrêtée après l'inauguration. Or nos deux partenaires sont indispensables pour la poursuite du projet. Pour l’instant, nous avons été entendu·es et nous allons pouvoir continuer car c’est un projet qui fait sens. Mais la question reste entière à plus long terme : comment penser la suite de Maison Gertude ? Sur quel modèle la gérer ? Peut-elle poursuivre l’aventure sans le Théâtre National ? Il y a de multiples possibilités. La pérennité du projet sera liée à la créativité des un·es et des autres, à notre capacité à nous adapter aux réalités.

Qu'est-ce que le réseau Art, Soin, Citoyenneté vous apporte ? Comment vous y inscrivez-vous ?

J'ai rencontré Jasmine Lebert (directrice du 3 bis F) lors d’une visite du centre d'art en EHPAD Les blés d’or, à Chambéry. L'entendre parler des questions de soin et de citoyenneté m’a beaucoup inspirée. Lorsque nous nous sommes lancé·es dans le projet Maison Gertrude,  j’ai commencé à assister aux rencontres organisées par le réseau, dont la naissance officielle a eu lieu au Théâtre National en octobre 2025. Tout naturellement, nous l’avons intégré.

Les lieux de soins font de plus en plus appel à des artistes, qui de leur côté répondent souvent présent·es. Quelque chose est en train de bouger dans la manière de faire lien entre l'art et le soin. Le travail de ces artistes est inévitablement influencé par la rencontre avec le soin, et les soignant·es sont influencé·es par ce qu'i·els voient, par la relation qui se créent entre artistes et soigné·es.

Quel est le but de cette nouvelle édition des rencontres Art, soin & citoyenneté, organisée au Théâtre National ? Est-elle ouverte au grand public ?

Ces journées sont ouvertes à tous·tes. Il s’agit de réfléchir ensemble aux relations de vulnérabilité, de s'intéresser à l'autre dans ce qu'i·el a de différent, à l’inclusion des personnes à besoins spécifiques. Le grand public est bien évidemment invité. Plusieurs ateliers auront lieu à Maison Gertrude, l’occasion de découvrir une maison de repos autrement. On sera dans le concret, dans le faire, pas uniquement dans la réflexion. Il y aura des ateliers, des témoignages, des rencontres, notamment autour du parcours d'émancipation d'artistes porteur·ses de handicap. C’est encore un chantier, pour nous aussi ça bouscule, mais c’est un chantier passionnant.

— Entretien réalisé en octobre 2026

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