En fusion avec l'environnement

La Mémoire des arbres / Fabrice Murgia, Dominique Pauwels / interview, partie I

La Mémoire des Arbres est le troisième opus d’une série de spectacles commencée avec Ghost Road et puis avec Children of Nowhere.

Qu’est-ce qui est à la base du projet sur le plan thématique et sur le plan formel ?

Fabrice Murgia : C’est donc le troisième opus d’un cycle de spectacles au nombre encore indéfini et que nous appelons Ghost Road. Pour chacune de ces créations, l’idée est de partir dans des endroits du monde et d’y rencontrer les gens qui y vivent, avec la question sous-jacente de la raison de leur présence, et aussi de la raison de leur persistance dans ces lieux. Car ces endroits sont tous très particuliers : on a d’abord travaillé sur les villes fantômes aux Etats-Unis. On y a rencontré des gens qui vivent près de l’ancienne route 66, désaffectée, et qui sont totalement en fusion avec leur environnement, comme s’ils étaient eux-mêmes des images touchantes de la fin du rêve américain. On a ensuite travaillé sur une question plus politique dans le désert de l’Atakama au Chili, où on s’est rendu dans un village, lié à une ancienne mine de salpêtre, qui est devenu un camp de concentration sous Pinochet. On a rencontré d’anciens habitants du village dont certains furent ensuite prisonniers dans les maisons mêmes où ils avaient vécu. Avec en filigrane la question de la résilience et le retour sur les lieux.

Ici, on s’est attaqué à quelque chose de totalement différent. Nous allons aborder l’existence d’une ville fermée.

 Il y a toujours aujourd’hui en Russie, des endroits secrets qu’on appelle des villes fermées - il y en a eu aux Etats-Unis aussi d’ailleurs - et qui sont des émanations directes de la guerre froide. Ces villes sont fermées pour des raisons de secret militaire, souvent en lien avec le nucléaire. En Russie, certaines de celles-ci sont restées fermées car toujours en activité. Dans l’Oural du Sud, il y a donc une ville qui s’appelle Oziersk, dans laquelle vivent à peu près 100.000 habitants, qui peuvent sortir mais choisissent de rester, par conviction patriotique. Beaucoup d’entre eux sont murés dans une mentalité directement issue de la guerre froide – nous n’avons pas pu entrer dans la ville mais nous avons rencontré certains d’entre eux et c’était vraiment fascinant.

Il y a dans ce projet la question du mystère et du secret, mais aussi un secret dans le secret : la ville a connu l’une des trois grandes catastrophes nucléaires mondiales, avec Tchernobyl et Fukushima, la catastrophe dite de Kychtym en 1957. La catastrophe a été nommée d'après la ville de Kychtym, seule ville proche connue, à cause du secret maintenu par les Soviétiques sur cet accident.

Dans la ville, les gens vivent mieux que dans la plupart des autres villes de Russie. Sur le plan matériel, ils ont plus de moyens et il y a aussi plus de produits, de richesses, de distractions. Mais ils meurent aussi très jeunes, comme s’ils vivaient dans un paradis empoisonné.

L’endroit est vraiment mystérieux. Pour nous évidemment, mais aussi pour les gens qui habitent aux abords de la ville et qui ignorent tout de ce qui s’y passe. Ils n’ont rien su de ce qui est arrivé en 1957 et qui a pourtant eu un énorme impact sur eux, sur leur santé et sur leur vie en général et durant plusieurs générations. Ces gens vivent en quelque sorte dans les « faubourgs » de cette ville fermée, tout près mais complètement en dehors. Ce sont des paysans d’Oural du Sud qui même habituellement vivent dans des conditions difficiles et rudes et qui doivent aujourd’hui faire face à un manque de reconnaissance et peu de réparations de l’Etat pour les dommages qu’ils ont subis avec les retombées de cette catastrophe.

 

Propos recueillis par Cécile Michel
Le 8 mai 2019

 

 

La Mémoire des arbres / Fabrice Murgia, Dominique Pauwels / interview

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