Le secret règne toujours, et il n’y a pas de lanceurs d’alerte

La Mémoire des arbres / Nadezda Kutepova / interview, partie II

Née en 1972 dans la ville fermée d’Oziorsk dans l'oblast de Tcheliabinsk, en Russie, Nadezda Kutepova crée en 2000 l’association « Planeta Nadezhd » (Planète des espoirs), destinée à préserver la santé des femmes enceintes des régions contaminées autour de la ville fermée. Mais l’essentiel de son travail consiste à représenter en tant qu’avocate les victimes de l’industrie nucléaire de la Fédération de Russie à tous les degrés de la procédure, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. En juin 2014, « Planeta Nadezhd » fait partie des 68 associations russes reprises dans la liste des « agents de l’étranger ».

Nadezda Kutepova est assistante à la dramaturgie pour La Mémoire des arbres de Fabrice Murgia et Dominique Pauwels.

Pourquoi fallait-il évacuer ces personnes ?

Aujourd’hui nous savons que l’usine de Mayak avait fait des versements de déchets contaminés dans la rivière Techa depuis la création de l’usine. 34 villages autour de la rivière avaient été évacués dans les années 60, mais en 2005, il en restait encore 5, dont Mouslimovo qui se situe à 34 km du fleuve. En 2005, Kirienko (dont on dit qu’il est le bras droit de Poutine) était devenu le chef de Rosatom. Sous la pression de plusieurs organisations écologiste, il avait décidé qu’il fallait évacuer des gens de Mouslimovo. C’était une « évacuation volontaire ». Ils ont proposé aux gens de recevoir soit une compensation en millions de roubles s’ils quittaient leur maison soit d’être relogés dans un petit village spécialement construit pour les gens qui voulaient rester ensembles. Je siégeais dans cette commission au même titre que d’autres ONG qui protégeaient les droits de l’homme. Mais Kirienko a décidé de faire construire ce nouveau village à peine à deux km de l’ancien Mouslimovo. Et je me suis trouvée à devoir résoudre des cas vraiment problématiques, des personnes auxquelles on avait refusé la compensation parce qu’elles n’étaient pas propriétaires.

 

Ne peut-on pas considérer que tous ces gens sont surtout victimes du secret finalement ?

La nature du secret a changé en Russie. A l’époque soviétique le nucléaire était un secret d’Etat. Les victimes étaient surtout considérées comme des dommages collatéraux. C’était la conséquence de la guerre froide contre les Etats-Unis et l’Occident. Dans cette guerre, les victimes ne comptaient pas. L’intérêt supérieur de l’Etat était plus important et tout était secret. Les gens ne savaient pas ce qu’étaient le plutonium et les déchets nucléaires, ni dans la ville fermée ni dans les villages alentours. Mon père par exemple, qui mourrait en 1985, à 48 ans, n’a jamais su qu’il était mort à cause de sa participation bénévole au nettoyage des terrains contaminés. Sur son certificat d’invalidité, il est juste indiqué « maladie commune ». C’est seulement 22 ans après la mort de mon père, quand j’ai déposé des documents au conseil spécial, que j’ai pu faire reconnaître sa maladie comme un cancer, provoqué par son exposition aux rayonnements pendant le nettoyage des terrains contaminés. C’était comme ça durant l’époque soviétique. Le secret était indispensable, pour établir un Etat fort.

Dans la Russie post-soviétique c’est différent. La guerre froide est terminée. Dans l’usine de Mayak il y a toujours une partie militaire qui produit du plutonium, mais le but général du secret est différent. On ne dévoile rien, et on garde le secret sur la quantité et la gravité des victimes pour pouvoir créer dans la région un centre mondial de retraitement des déchets nucléaires, sans que l’image de l’industrie nucléaire ne soit ternie par un passé peu glorieux. Finalement, le secret règne toujours mais pour des raisons de business, et plus à cause de la guerre froide.

Avec la contamination sur le long terme, il y a des choses qui sont presque devenues normales. La courte espérance de vie, par exemple. On ne se pose plus de question si la plupart des gens meurent avant 50 ans. Et quand cela va sur plusieurs générations cette banalisation s’accentue encore. On habite dans une zone polluée et donc on est malade, c’est normal. Tout ce que les gens espèrent c’est recevoir une petite compensation de l’Etat en dédommagement de leur exposition à la contamination. Ce fatalisme est assez perturbant. La réaction normale serait de s’enfuir et d’aller vivre ailleurs, mais non, ici les gens préfèrent rester et se faire payer pour ça.

 

Ce n’est pas par patriotisme ?

Le patriotisme, c’est plutôt la mentalité qui règne à l’intérieur de la ville fermée. Mais dans les villages alentours, c’est plutôt par intérêt : si vous faites du business avec ça, il faut nous payer un peu aussi pour qu’on habite ici. C’est surtout difficile avec les vieux qui ont déjà perdu beaucoup de leurs proches, qui ne veulent pas bouger et préfèrent rester là, quitte à être malades. Les gens sont capables de s’habituer à des choses terribles.

 

Est-il vrai que les « liquidateurs » (ceux qui étaient chargés de nettoyer les zones contaminées) de Mayak ont été envoyés à Tchernobyl par la suite ? 

La première expérience de liquidateur était en 1957, mais chronologiquement, depuis que Mayak produisait du plutonium, il y avait énormément de déchets liquides qui étaient déversés dans la rivière Techa. Ceux qui s’occupaient de ça, on les appelait aussi des liquidateurs. Mon père par exemple a été réquisitionné par les Jeunesses communistes pour nettoyer un terrain, mais sans formation, sans ordre officiel. Cela figure seulement dans les archives secrètes.

Ceux qui ont survécu à l’accident de 1957 ont été aussi envoyés à Tchernobyl, car ils avaient une expérience unique des mesures à prendre en cas de contamination.

Des lois en faveur des liquidateurs de Tchernobyl ont été promulguées et les gens de Mayak se sont alors demandé pourquoi eux n’en avaient pas bénéficié et pourquoi tout restait encore tellement secret. En fait, c’est certainement grâce à Tchernobyl que l’accident de Mayak été pris en compte et qu’une enquête a été ouverte.

 

Pensez-vous que le spectacle peut faire avancer ton combat ?

Dans le reste du monde, on connaît très mal l’accident de 1957 et ses conséquences. On pense que c’est un épisode de la guerre froide, un incident militaire du passé, bel et bien terminé, et que tout va bien dans la région. Mais ce n’est pas vrai, le problème écologique est un problème d’aujourd’hui et qui concerne tout le monde. Il y a deux ans, un nuage de ruthénium est arrivé jusqu’en France, où les mesures régulières de radioactivité l’ont détecté. Si la situation reste comme ça et qu’aucun contrôle n’est effectué par les ONG du reste du monde, comment fera-t-on pour prévenir un nouvel accident ? Le secret règne toujours, et il n’y a pas de lanceurs d’alerte. Moi je suis considérée comme une espionne de l’étranger et je ne peux pas rentrer en Russie. On me reproche d’exagérer la situation et le nombre des victimes et on me considère comme traître. Traître à ma patrie et à ma ville. Et dans le cas du ruthénium, le principal média russe m’a accusée d’avoir organisé une campagne de mensonges depuis la France. Les autorités font tout pour me dénigrer auprès des gens. Ils disent que j’habite à Paris, que je mène une vie bourgeoise; ils disent que je me fais payer pour que des journalistes étrangers arrivant dans la région puissent interviewer les habitants. Il est admissible de critiquer certaines choses tant qu’on est à l’intérieur du pays, mais si on le fait à l’extérieur, alors on est traître, on n’est pas patriote. Mais la situation de Mayak est particulière extrême. On ne peut vraiment plus se taire, il faut que le monde sache ce qui se passe et aussi que les gens qui sont là-bas se sentent soutenus et sachent que l’on parle d’eux. Alors, oui, je pense que le spectacle qui parle de tout ça peut aider !

 

Propos recueillis par Cécile Michel
Le 21 juin 2019

 

La Mémoire des arbres / Fabrice Murgia, Dominique Pauwels / interview

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