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Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Manger son silence

Safia Kessas
Mohamed Ouachen

Création : 21.09 > 02.10.2027

Les récits qu’on se raconte font écran.
On les place devant la vérité pour ne pas la voir.

Mon père est en train de mourir, alors je le filme. Je veux qu’il me raconte d’où l’on vient. Mais dès que la caméra tourne, ma mère s’agite, fait du bruit, débarque avec ses tartines, et couvre sa voix. À chaque question, elle s’interpose. Son silence à elle prend toute la place. Quand il meurt, il emporte ses réponses, et il me reste un prénom : le mien. Safia. Celui de sa soeur, tuée pendant la guerre. Une héroïne, m’a-t-on toujours dit.

Pour comprendre, je pars en Algérie, dans leur village. Et là, les mythes tombent un par un. La tante héroïne avait trois morts différentes selon qui la racontait. Le récit glorieux cachait une vérité bien plus lourde. Je croise un massacre qu’on a effacé des archives, des vieilles femmes qui n’ont rien oublié, un ancien soldat français qui parle et se reprend. Tout ce que je croyais savoir se met à trembler.

Je rentre à Bruxelles avec ces voix plein la tête. Et je comprends enfin le silence de ma mère. Je vois ce qu’il protégeait, et pourquoi elle l’avait gardé si longtemps.

Je suis seule sur le plateau, et pourtant ils sont tous là. Les témoins arrivent par l’image et par la voix, avec leur accent, leurs rides, leur rire, puis repartent. Et je raconte tout ça avec l’humour et l’absurde de ma famille, là où le rire et le deuil s’assoient à la même table. Manger son silence, c’est ce qu’on avale pour tenir debout. Et c’est l’histoire d’une femme qui décide, un jour, de ne plus l’avaler.

    - Safia Kessas

Toutes les familles ont un silence. Une chose qu’on ne dit pas, qu’on contourne, qu’on remplace par une histoire plus simple à porter. Manger son silence est un spec­tacle sur ce que les familles taisent, sur ce qu’on avale pour tenir debout, et sur le moment où une génération décide de ne plus s’en accommoder. On y entre par une famille de Bruxelles. On en ressort en ayant parlé de soi, de ses propres non-dits.

À la mort de mon père, je suis partie en Algérie sur les traces de sa sœur, dont je porte le prénom. On me l’avait toujours décrite en martyre, tuée les mains levées sous un mirador. Mais sur place, chaque personne m’a raconté une mort différente, jusqu’à sa fille, qui m’a livré la vérité que la famille avait passé soixante ans à recouvrir. La martyre était une fiction, construite pour rendre supportable une mort de honte. Le récit héroïque servait d’écran à la douleur. C’est ce double mouvement qui fonde la forme du spec­tacle, et que j’appelle le récit-écran.

Cette enquête intime touche une histoire qui nous dépasse, et qui reste un angle mort. Celle de la France et de l’Algérie, des silences qu’un pays entretient sur lui-même autant qu’une famille. En remontant le fil, je croise le 17 octobre 1961 et les corps jetés dans la Seine, un mas­sacre de 1956 réduit à quelques lignes dans les archives de Vincennes, et ce mot, Fatma, par lequel l’armée effa­çait toutes les femmes en une seule. Le spectacle montre que ce passé n’est pas clos.

Je raconte tout cela par le rire. Dans ma famille, on n’a jamais séparé le grave du comique : ma mère débarque avec ses tartines au plus sombre de la chambre d’hôpi­tal, et c’est ce qui rend le reste tenable. L’humour n’adou­cit pas, il fait entendre la violence quand elle se présente sous des dehors polis, et surtout il crée un terrain com­mun.

Manger son silence, c’est ce que mon père a fait en apprenant cinq langues pour se faire oublier, ce que ma mère a fait en se taisant pour nous protéger. Moi, je ne veux plus l’avaler. Et pourtant, en chemin, j’ai compris que ce silence protège aussi, qu’il fut parfois le seul toit qu’on ait su bâtir. Toute la pièce vit dans cette tension, entre le besoin de dire et le respect de ce qui s’est tu par amour.

Je veux faire entendre une histoire qu’on n’entend jamais, sans don­ner de leçon, et que chacun y reconnaisse sa propre part de silence.

    - Safia Kessas

Tournées

  • 21.09.2027 > 02.10.2027

    BELGIUM - Bruxelles - Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Informations

Contact
Responsable de la diffusion et des relations internationales
Céline Gaubert – cgaubert@theatrenational.be
Chargé de production et diffusion
Matthieu Defour – mdefour@theatrenational.be

Distribution

Création Studio Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Ecriture Safia Kessas, Mohamed Ouachen
Mise en scène Mohamed Ouachen
Interprétation Safia Kessas
Scénographie Giacinto Caponio
Création vidéo John Pirard

Production Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Coproduction (recherche en cours)

Fermeture annuelle de la billetterie du 04.07 > 16.08.2026 Les réservations en ligne restent ouvertes 24/7
Photo : Jordan Core, Direction artistique Kenza Taleb Vandeput