Le théâtre peut être un remède à la désunion
Pierre Thys
Reconduit pour cinq ans à la tête du Théâtre National, Pierre Thys entame son second mandat « avec sérénité ». Nommé directeur en 2021, il proposait un projet placé sous le signe du corps, avec une première saison baptisée « Hypercorps ». Cet engagement demeure aujourd’hui intact, mais Pierre Thys peut désormais l’envisager non plus sur un mais deux mandats, soit dix années. Une temporalité qui lui permet de concilier continuité et réorientation, avec en ligne de mire le décloisonnement de la structure.
Dans quel état d’esprit entames-tu ce deuxième mandat ? Que te permettra-t-il ?
Pierre Thys : Je suis assez serein. Dans une maison de l’ampleur du Théâtre National, on a bien besoin de dix ans pour déployer un projet dans son envergure totale. J'ai beaucoup appris durant les cinq années écoulées. Cela me permet de poursuivre le travail entamé mais également d’amorcer un repositionnement, d’ouvrir de nouvelles perspectives.
Lors de l’entretien pour ma nomination à la direction en mai 2021, j'avais expliqué que mon projet s'articulait dans la continuité du travail de mes prédécesseurs, Fabrice Murgia et Jean-Louis Colinet. C’était en partie vrai, notamment par la présence dans le pôle d'artistes associé·es, de personnalités comme Anne-Cécile Vandalem ou le Raoul Collectif, des créateur·ices qui ont contribué à écrire l'histoire de ce lieu au cours des 15-20 dernières années. En réalité c'est surtout aujourd'hui que cette continuité va réellement se concrétiser, car après cinq ans, le projet suit un fil conducteur bien balisé.
Tu parles de repositionnement. Cela implique-t-il aussi une réorientation pour les cinq années à venir ?
Je parlerais plutôt d’ajustements. Il y a des choses qui ont bien marché, d’autres moins, certaines n'ont pas encore atteint la maturité à laquelle j'aspire. Je pense en premier lieu à la question de la déconstruction de l'institution dans ses processus de travail et dans ses axes de programmation. Ce chantier est toujours en gestation.
Joëlle Sambi, poétesse et slameuse, artiste associée pendant mon premier mandat, est reconduite pour cinq ans pour poursuivre le travail entamé à cet endroit. C’est aussi le sens de la refonte du pôle d’artistes associé·es. Ayelen Parolin continue. D’autres les rejoignent : Justine Lequette, Gaël Santisteva et Rébecca Chaillon. Les sortant·es — Gaia Saitta, Clément Papachristou, Caroline Lamarche, Mohamed El Khatib, Hendrickx Ntela, Anne-Cécile Vandalem et le Raoul Collectif — resteront compagnons de l'aventure. Mais les nouvelle·aux venu·es permettent de déployer de nouveaux axes de programmation. Gaël Santisteva, par exemple, ancien circassien, est le fer de lance de toute la question des hybridations, qui m'intéresse particulièrement. Voilà un exemple d’ajustement.
Sur la question de la déconstruction, Mohamed El Khatib a joué un rôle important avec la création du centre d'art Maison Gertrude. Rébecca Chaillon, metteuse en scène française, vient aujourd'hui prolonger ce travail depuis un autre endroit artistique en travaillant majoritairement sur la déconstruction des mécanismes d'oppression, de discrimination et de pouvoir. Elle est à un endroit du théâtre très déconcertant, provocant, confrontant, transgressif, qui pour moi est essentiel dans la programmation d'une maison comme celle-ci.
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Théâtre National Wallonie-Bruxelles -
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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Qu’entends-tu par « déconstruire le théâtre » ? Quel est ton objectif ?
Cela peut parfois faire peur. Je rappelle tout d'abord que le théâtre reste la discipline majoritaire de cette maison, soit environ 70% de la programmation saisonnière. Et il n’est pas question de remettre cela en question.
Quand je parle de déconstruction, je vise le fonctionnement de l'institution aussi bien sur les scènes que dans les équipes. Comment permettre aujourd'hui l'accès au plateau à des artistes qui ne sont pas issu·es du sérail ou des écoles d'art ? Des artistes qui ont pourtant un professionnalisme et une parole qui sont, pour moi, essentiels à défendre aujourd'hui. Je pense à Joëlle Sambi, Yousra Dahry et d'autres. Mais cela ne suffit pas. À côté de cela, il faut également interroger notre modèle de fonctionnement interne.
Le Théâtre National est presque plus un théâtre de la relation qu'un théâtre de la représentation.
Joëlle Sambi l'avait dit quand nous avons décidé de collaborer : « Ok, j'accepte d'être artiste associée mais il faut que tu me donnes aussi la possibilité de travailler sur la déconstruction du fonctionnement et des mécanismes de pouvoir et de privilèges que représente aujourd'hui une maison comme celle-ci ». Cela veut dire travailler sur les équipes, sur la gouvernance, sur l’organisation de ce théâtre, qui reste encore très pyramidale. Partir de l'artistique nous permet de déconstruire le reste, de repenser la gouvernance et le travail d’équipe.
J’ajouterais que le fonctionnement d'un théâtre, c’est autant les représentations que les relations avec et cell·eux qui y travaillent. Le Théâtre National est presque plus un théâtre de la relation qu'un théâtre de la représentation. C’est ce que me disent souvent cell·eux qui ont travaillé autour de la dramaturgie. Je pense que toutes ces relations et ces interconnexions entre des profils d'artistes différents, des équipes affectées à des tâches différentes, font beaucoup bouger les choses. Et je pense que le fait qu'Anne-Cécile Vandalem demande à Joëlle Sambi de coécrire La Fête, spectacle qui a ouvert la saison 2026·2027, est bien le signe de ce que ce lieu peut générer comme rencontres fécondes.
Comment cela se traduit-il dans la programmation ?
Le Théâtre National reste le théâtre des artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui représentent environ 70% de la programmation.
Mais le rapport à l'international fait partie de l’histoire de cette maison : Philippe Van Kessel a fait venir la Royal Shakespeare Company, Jean-Louis Colinet a présenté le travail de Joël Pommerat, Fabrice Murgia celui de Julien Gosselin. Il est important de sortir d'un entre-soi pour confronter notre public à d’autres récits et d'autres territoires de création, de donner la parole à des artistes non européen·nes, qui travaillent et qui résident sur le continent africain ou au Moyen-Orient (Égypte, Syrie, Liban...), par exemple.
Je suis convaincu que dans le contexte actuel de montée de l’extrême droite et de la xénophobie ambiante, il est important de proposer d'autres discours, d'autres codes de théâtre, d'autres approches. Je pense au comédien, metteur en scène et auteur congolais Michael Disanka ou l’artiste rwandaise Dida Nibagwire qui présente Gahugu Gato (Petit pays) cette saison.
Quelles conséquences le contexte budgétaire et politique actuel aura-t-il sur le Théâtre National ?
Le gel de l'indexation en 20261 aura des répercussions sur la suite, même si la ministre nous a confirmé que la subvention sera à nouveau indexée en 2027. Mais une subvention non indexée en 2026 représente une perte de 800.000 euros pour le National d'ici à 2029. Cela nous invite à revoir notre manière de programmer et à être très vigilant·es sur l’utilisation de nos subsides, sans pénaliser les artistes et sans renoncer à nos missions. Le Théâtre National — qui est le mieux doté en FWB, même si sa dotation n’a pas été augmentée lors du dernier renouvellement des contrats-programmes — reste un théâtre de production où il est également important de faire place à de grandes œuvres de répertoire, d’autant plus que nous disposons d’un plateau qui le permet. Ce sera le cas cette saison avec la reprise de Hamlet mis en scène par Christophe Sermet ou Juliette & Roméo d'Eline Schumacher, avec une dizaine d’acteur·ices au plateau.
L’un des objectifs de ton premier mandat était le renouvellement et la diversification des publics, et d'ouvrir grand les portes du Théâtre. Où en est cet ambitieux chantier ?
L'inclusion, la diversification des corps et des personnes est essentielle dans le public mais aussi sur scène et dans nos bureaux. En ce qui concerne le public, il faut rester humble mais je pense que par les axes de programmation, par le travail extraordinaire dispensé par le service des Relations avec les publics, on sent que l'ADN du public du Théâtre National est en train de se modifier. Sur scène, les personnes racialisées sont de plus en plus présentes mais pas encore assez, ce qui nous impose à nous producteur·ices d’attirer l’attention du ou de la metteur·se en scène sans ingérence outrancière sur ces questions-là. Le corps différent, le corps porteur de handicap, est lui aussi de plus en plus visible sur nos plateaux, mais pas encore suffisamment dans les publics. On y travaille beaucoup. Mais pour réussir l'inclusion, efforçons-nous d’abord d’aller à la rencontre de l'altérité avant de chercher à inclure. C'est ainsi qu’a été pensé Maison Gertrude2 : un projet hors les murs du Théâtre, initié par le metteur en scène Mohamed El Khatib, qui nous a amenés à entrer en relation avec des personnes avec lesquelles nous n'avions pas l'habitude de travailler et qui tout d'un coup ont été amenés à pousser la porte de ce théâtre.
Enfin, la diversification doit s’appliquer aussi à nos équipes. On en est loin. On progresse, lentement, mais les fonctions de direction, par exemple, restent aujourd'hui assumées par deux hommes blancs de plus de 50 ans.
Le Théâtre National est-il un théâtre engagé ?
Je pense que le théâtre est politique par essence. J'aime beaucoup la notion de contre-pouvoir. Qui d'autre qu'un opérateur culturel ou qu'un·e artiste peut incarner un contre-pouvoir, bousculer l’ordre établi, interroger le démantèlement du monde ? Je suis convaincu que nous avons un rôle majeur à jouer à cet endroit-là. Le discours des artistes est de plus en plus politique et leur voix est essentielle. Le travail réalisé par Anne-Cécile Vandalem et Joëlle Sambi dans La Fête en est un remarquable exemple. Il confronte les spectateur·ices à leur propre rapport et relation au monde, elle est à cet endroit-là la politique dans le théâtre.
Dans un monde qui se démantèle sous nos yeux, nous constituions un remède à la désunion.
Ce n’est pas nouveau. Le Théâtre National a toujours été un théâtre politique. Il suffit de se rappeler les programmations de Jean-Louis Colinet ou de Fabrice Murgia. Aujourd’hui, nous travaillons sans doute à un autre endroit du politique : cela passe par la diversification des disciplines, en nous écartant de la forme strictement théâtrale, mais aussi par le choix des artistes avec lesquel·les nous décidons de collaborer. Confier à Joëlle Sambi la co-curation du festival des Mots à Défendre3 n’est pas anodin, c’est un choix, une manière de nous positionner politiquement.
Dans le contexte du réchauffement climatique et face aux enjeux environnementaux, que mettez-vous en place ?
L'éco-durabilité a mis un temps fou à trouver sa place dans les institutions culturelles mais il y a aujourd’hui une vraie réflexion sur la manière de rendre nos métiers durables. Le National a initié un projet essentiel à cet égard avec le Pôle de mutualisation de services & ressources techniques à Manage, en Wallonie, où ont été installés les ateliers de construction du Théâtre. Cela permet de travailler en mutualisation complète à l'échelle du secteur sur tous les aspects techniques : stockage, ressourcerie, construction des décors. Ce projet, initié en 2018 par Fabrice Murgia avec Yvan Harcq l’ancien directeur technique, a acquis une dimension exemplaire et inspire de nombreux collègues étrangers.
Mais il y a aussi toute la question des déplacements. Si l’on veut maintenir dans nos programmations des créations d’artistes extra-européens, nous devons continuer à prendre l'avion. Même si on tente de maîtriser nos voyages, l'impact carbone est énorme, nous en sommes bien conscient·es. Il y a une quinzaine d’années, lorsque j’étais directeur adjoint au Théâtre de Liège, nous étions très fier·es d’avoir invité une compagnie coréenne… pour trois dates. Nous fonctionnons différemment aujourd’hui, avec des tournées européennes fédérées par exemple. Mais nous ne pouvons pas renoncer à montrer ces spectacles venus de loin.
Enfin il faut urgemment adapter notre bâtiment au changement climatique. La canicule de l’été nous l’a rappelé de manière criante. 40 degrés dans certains bureaux, ce n’est plus acceptable. Nous avons interpellé la FWB à ce sujet et nous travaillons ensemble à repenser le bâtiment, la FWB doit s’y investir, il n'y a pas le choix pour le bien être des travailleur·ses.
Que sera le Théâtre National à la fin de ton mandat ? Comment aimerais-tu que tes dix années à la tête du Théâtre s’inscrivent dans l’histoire de cette maison ?
Je suis bien peu de chose à l’échelle de la longue histoire de cette maison. Ce à quoi j’aimerais contribuer, c’est à faire émerger un imaginaire commun aux publics, aux artistes et aux équipes. Un imaginaire qui continue à être créatif, solidaire et désirable. Que dans un monde qui se démantèle sous nos yeux, nous constituions un remède à la désunion.
— Entretien réalisé en septembre 2026
1 Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a décidé d'appliquer une non-indexation des subventions structurelles en 2026 à tous les opérateurs culturels
2 Le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, accompagné de l’artiste Mohamed El Khatib et en collaboration avec le CPAS de la Ville de Bruxelles, a créé un centre d’art au sein de la Résidence Sainte-Gertrude, maison de repos de la Ville de Bruxelles.
3 Le festival des Mots à Défendre est un rendez-vous bisannuel de création, littéraire, hybride, poétique et engagé.