Le seuil
Kenza Taleb Vandeput
Au théâtre, il y a tout ce que l’on vit avant que les lumières ne s'éteignent. Se débarrasser de son manteau, échanger quelques mots sur le spectacle que l’on s’apprête à voir, se laisser guider vers la salle, trouver sa place grâce à quelqu’un·e qui connaît le plan par cœur. Ces premiers visages rencontrés incarnent une présence qui dit : vous êtes attendu·es ici.
Au centre de cette expérience, il y a l'équipe d'accueil du Théâtre National. En confiant à la styliste bruxelloise Kenza Taleb Vandeput la conception d'une nouvelle tenue pour cette équipe – et en invitant le photographe londonien Jordan Core pour les mettre en scène –, nous avons choisi de les faire entrer dans la lumière. Le résultat de ce travail avec nos ouvreur·ses dit quelque chose d'essentiel sur l’attention portée à chacun·e.
Un safe space
Depuis petite, j'ai toujours adoré le vêtement. J'ai travaillé comme assistante sociale à Molenbeek avant d'étudier la mode à Bruxelles puis à l’Académie d'Anvers. En 2022, ma résidence au MAD Brussels m’a donné une vraie légitimité. J’ai voulu me lancer dans la création avec cette idée de n’attendre la permission de personne pour faire ce que j'avais envie de faire. Kasbah Kosmic, la marque que j’ai créée, est née de cette quête identitaire. Les enfants issu·es de mariages mixtes, dont je fais partie, portent souvent des questionnements autour de leur culture, leur appartenance. Cette difficulté s'est transformée en beauté. Kasbah Kosmic est un safe space pour exprimer mes références et ma manière de voir la mode.
Mon obsession : mixer des tissus, mixer dans tous les sens du terme. Je m’inspire largement du workwear et des vêtements traditionnels algériens, notamment des broderies. J'aime ce qui est audacieux, qui prend de la place et qui donne de l'allure.
Rendre visibles les invisibles
Lorsque le Théâtre National m'a proposé ce projet, j'ai tout de suite été touchée qu'une institution comme celle-ci choisisse une marque comme la mienne. Il s'agissait de créer un visuel et un uniforme pour les ouvreur·ses, de mettre en lumière l'équipe d'accueil.
Je travaille beaucoup avec des personnes issues des minorités et j'ai trouvé l'idée passionnante : rendre visibles les invisibles, mettre en avant les personnes chargées d’accueillir le public alors qu'on valorise habituellement surtout les artistes. Donner de la force et faire des choses inattendues, c'est ce que je préfère dans mon activité. Cette demande m’a donc immédiatement semblé encore plus enthousiasmante que de créer un costume pour un spectacle.
Cocréer avec les équipes
J'ai commencé par rencontrer Marie-Pauline et Alix, à la tête de l'équipe, pour comprendre leurs besoins et leur réalité de terrain, plutôt que de designer quelque chose dans mon atelier sans concertation. Nous avons parlé de leurs contraintes au quotidien, du matériel. Elles sont de véritables fashionistas ! Je sentais qu'il y avait une vraie demande.
Nous avions aussi des contraintes : quatre couleurs autorisées, des uniformes lavés très régulièrement… Plutôt que d'ajouter une couche type veste de costume, j'ai voulu partir de quelque chose de pratique et esthétique à la fois, qui respecte les restrictions tout en permettant d'identifier facilement les ouvreur·ses.
Je suis très sensible à l'univers touareg. I·els portent souvent un harnais sur le côté pour ranger leurs outils. Je trouve ça très beau.
C'est devenu mon point de départ : imaginer quelque chose qui vient sur le côté du corps, facile à enfiler, avec de la place pour les outils, et reconnaissable. Il y avait aussi la question du genre et de la taille. Il fallait une pièce inclusive. Nous avons déniché un magnifique tissu mauve, une couleur non genrée, reconnaissable, élégante.
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Théâtre National Wallonie-Bruxelles -
Théâtre National Wallonie-Bruxelles -
Théâtre National Wallonie-Bruxelles -
Théâtre National Wallonie-Bruxelles
L'atelier comme lieu de collaboration
Dès le début, j’ai senti qu'il ne servait à rien d’avancer seule. La collaboration s’imposait. L'équipe costumes du Théâtre National est très expérimentée et travailler avec elle a été un vrai plaisir. Être ancrée ici, concevoir cette pièce au sein du Théâtre, tout prenait beaucoup plus de sens.
L'idée était un workwear elevated,
un vêtement professionnel, mais un peu plus apprêté.
Pour la doublure, nous avons utilisé des tissus issus des stocks du Théâtre, du coton blanc teint en mauve. Pour les poches, plutôt que de les fabriquer, j'ai récupéré celles de gilets de pêche chinés, teintes puis appliquées aux endroits stratégiques. J'ai aussi brodé les anciennes étiquettes de l'Atelier costumes avec le logo du Théâtre. Un effet archive très Margiela qui valorise le savoir-faire : cette pièce a été faite ici.
Un shooting en équilibre entre mode et humanité
Dès les premiers échanges, je souhaitais faire appel à Jordan Core, photographe de mode basé à Londres. J'aime son univers car, bien qu’il fasse de la mode, il fait poser régulièrement des gens qui ne sont pas des professionnel·les. Il avait notamment photographié des épiciers indiens, saisis avec un regard résolument fashion. Cette série était extraordinaire et correspondait exactement à l'esprit du projet.
Pour le styling, il était hors de question que j'impose mes choix. I·els ne sont pas modèles, ce sont des travailleur·ses. La direction était claire : chacun·e apporte ses pièces, j'apporte les miennes, on utilise aussi le stock du Théâtre, et on compose ensemble. On ne voulait pas qu'i·els aient l'air déguisé·es. L'idée était un « workwear elevated », un vêtement professionnel, mais un peu plus apprêté.
Être vu·es, être fièr·es
L'empathie fait partie de mes piliers. Elle a guidé tout le processus, des échanges avec les ouvreur·ses au shooting avec Jordan. Et le cadre offert par le Théâtre National m'a permis de découvrir une nouvelle facette de mon métier : la direction artistique d'un projet complet, de la collaboration avec l'Atelier costumes au choix du photographe.
J’ai aussi été très touchée par l’assurance que j'ai perçue chez les ouvreur·ses. J'aime que mes vêtements rendent fier·es. Cette question de la présence et de la visibilité traverse d’ailleurs notre démarche. Elle se voit dans le vêtement, dans l'énergie et jusque dans le soin apporté à cette rencontre.
Conception & Direction artistique
Kenza Taleb Vandeput / Kasbah Kosmic
Réalisation
Kenza Taleb Vandeput & Atelier costumes du Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Photographie
Jordan Core assisté de Ella Costache
Modèles
Alix Bohn, Facundo De Guchteneere, Marie-Pauline Fouquet, Caroline Kervern, Cédric Michel, Anaïs Prévost
Maquillage et coiffure
Atelier coiffure et esthétique de l'Institut Bischoffsheim
Photographie Making-of
Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Vidéo Making-of & Teaser
Cyril Marbaix & Théâtre National Wallonie-Bruxelles
En collaboration avec MAD Brussels