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Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Entretien

Reprendre soin de notre capacité à voir

Camille Louis

Art, soin & citoyenneté

Dramaturge et philosophe, Camille Louis interroge, dans son livre La Fabrique des yeux secs, notre « insensibilité contemporaine », notre incapacité à réagir face à ce qui est intolérable. Le concept d’hospitalité et la question de la cohabitation avec l’autre et de l’accueil de la différence sont également au cœur de sa réflexion.  

Comment as-tu été amenée à t’intéresser aux questions d’art et de soin ?

Je suis dramaturge et philosophe. C'est avec cette double casquette que je travaille sur les notions d’art, de soin et de citoyenneté. Je m’intéresse en particulier au sujet de l'hospitalité inconditionnelle, pour reprendre la formule de Jasmine Lebert. La question du soin, elle se place pour moi sur un plan politique. Elle va au-delà de la dimension soignant-soigné dans des logiques et des espaces thérapeutiques, pour interroger plus largement le soin, l’attention que nous nous portons les un·es aux autres, dans l’idée de faire commun.

J'ai été amenée à assumer, en quelque sorte, le rôle de dramaturge des rencontres Art, soin & citoyenneté organisées à Bruxelles, suite à une résidence que j’ai faite au 3 bis F pour l'écriture de mon livre La Fabrique des yeux secs, à l'occasion de laquelle j’ai rencontré Isabelle Collard.

Mon approche, celle qui est au cœur de mon livre, consiste à essayer de comprendre d'où vient notre insensibilité contemporaine et comment, avant de penser à visibiliser ces sujets, devons-nous reprendre soin de notre capacité à voir. Il n’y a pas d'un côté les malades et de l'autre les personnes en bonne santé. Non, aujourd’hui nous sommes tous·tes malades, atteints d'une forme de cécité, d'une « anesthésie décente » : nous voyons parfaitement ce qui est intolérable tout en étant incapable d’un sursaut collectif face à cela.

D'où vient cette paralysie qui nous touche toutes et tous ? En m'entêtant, j’ai réalisé que de très nombreux·ses personnes souffrent de maladies auto-immunes, de dérèglements du système. L'auto-immunité, c'est l'intolérance de soi, le retournement du soi contre lui-même. Cela ouvre pour moi toute une réflexion sur comment on s'est rendu malade à force de vouloir se sauver individuellement et en croyant à ces logiques, non pas de soins, mais de réussite, de plan de carrière, de construire sa vie dans une logique performative, typique d’une société capitaliste, et qui au lieu de nous sauver, de nous assurer une vie bonne, nous ont juste rendu·es toutes et tous malades. Je mène cette réflexion pour me libérer de cette séparation binaire, victimes d’un côté et bien-portant·es de l’autre, et considérer la maladie et le trouble comme un bien commun à partir duquel repenser nos manières d'être ensemble et de se soigner.

C'est parce que je travaille autour de ces sujets que Jasmine Lebert a souhaité m'inviter au 3 bis F pour participer à des temps de travail et d’échanges entre artistes, habitant·es et personnes usagères, hospitalisées ou en parcours de soin. Je me retrouve beaucoup dans leur approche, dans le lien tissé avec les personnes soignées. J’ai donc reçu les réflexions du réseau Art, Soin & Citoyenneté depuis cet angle. De son côté, Isabelle Collard m’a proposé, puisque je suis philosophe mais aussi dramaturge, de réfléchir avec elle à la forme que les rencontres organisées à Bruxelles pourraient prendre.

Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Comment s'est construite la relation artistes-soignant·es-soigné·es lors de ton travail au 3 bis F ? Qu’y a apporté l’artiste que tu es et comment t’a-t-elle nourrie ?

Le format de cette relation, ce sont les sessions. Moi, j'ai inventé des manières de mettre en partage mon travail, mais surtout de me mettre à l'écoute des personnes concernées. Par exemple, pour La Fabrique des yeux secs, qui s'intéresse à tout ce qui peut nous rendre aveugle, j'ai fait une session avec un groupe de personnes malvoyantes qui m'ont partagé leurs savoirs sur ce qu’on voit quand on ne voit pas, à quoi on prête attention, quelles autres formes de sensibilité on développe quand on est marqué·e par un handicap particulièrement envahissant dans nos sociétés du « super visible », où la vue est le sens dominant. Mais je ne voulais pas occuper la position de l’artiste qui apporte du soin aux personnes résidentes sous prétexte qu’on serait, nous, particulièrement expert·es en sensibilité. Je considérais les sessions du 3 bis F comme un espace où faire circuler le soin. Il y a beaucoup de projets autour de l’art et du soin, mais conçus souvent encore dans une logique ascendante, avec d'un côté cell·eux qui seraient les expert·es du soin donné, parce qu'i·els travaillent dans le sensible ou sont des penseur·ses, et de l'autre les destinataires. Pour moi, c’est l’inverse et c’est essentiel : ce sont les personnes soignées qui ont un savoir expérientiel, fruit de leur expérience du soin, du trouble, et de ce que c’est que de vivre avec la maladie. Il faut inverser les logiques de qui apprend à qui. C'est précisément ce que défend le 3 bis F. Il y a encore trop de personnes qui continuent d’exercer une position de domination, tout en pensant faire l'inverse. Le travail collectif est nécessaire pour se rappeler, avec humilité, d’où l’on parle et que ce que l’on fait, on ne le fait pas pour mais avec l’autre.


Qu'est-ce que l'art peut apporter aux soins, qu'est-ce que le soin peut apporter à l'art ?

Dans une époque où la culture est sous pression et fortement à risque de perdre tout ce qui fait sa spécificité pour devenir une machine de production, et si on considère que l'art peut apporter du soin à des sociétés malades parce qu’il est capable de recréer des attentions autres, l’alternative ce sont les espaces comme le 3 bis F. C’est une sorte de laboratoire de la citoyenneté perdue, qui interroge profondément ce que signifie d’être avec l'autre, de cohabiter et d’accueillir la différence. Pas en se contentant d’écrire sur des affiches « On est hospitalier·es », mais en le vivant  au quotidien : boire une tisane dans le jardin avec les habitant·es, accepter d'être dérangé·e dans ses tâches par de l'imprévu. En tant qu'artiste, s’immerger dans ces agitations des existences, ça nous rappelle pourquoi on fait ce qu'on fait. Être auprès de personnes concernées par le soin nous permet aujourd'hui de garder le sens de nos métiers, alors que tout est fait pour qu'on le perde et nous enfermer dans des logiques de compétition, de performativité, de remplissage. Dans la triangulation art-soin-citoyenneté, chacun des pôles nourrit l'autre.


Tu parles de transformation, de déplacement : ta pratique artistique a-t-elle aussi été transformée ?

Non, parce que ma pratique a toujours été dans l'« entre ». Mes projets ont toujours été à la frontière entre la création et la médiation. En tant que philosophe, je ne réfléchis pas depuis des chaires universitaires, je fais de l’enquête de terrain, je vais au contact des personnes concernées, dans cette logique de parler avec et non pas parler « pour mais sans ». C’est aussi comme ça que je conçois mon travail de dramaturge, inspirée depuis longtemps par le philosophe Jacques Rancière et son livre Le Maître ignorant, en portant des projets qui s’inscrivent dans cette logique d’inversion. C’est le cas avec La Fabrique du commun, que je développe avec mon collectif Kompost, ou avec L'École expérimentale qui considère que ce sont cell·eux que l’on pense devoir instruire, sans jamais s’intéresser aux savoirs dont i·els sont détenteur·ices, qui sont en fait cell·eux qui ont à nous apprendre.

Pendant l’année que j’ai passée au 3 bis F, j'étais l’«artiste philosophe ». Et comme mes pratiques sont très proches des leurs, je n'ai pas été « bousculée », mais bien plutôt confirmée dans mon envie de poursuivre sur cette voie. Il existe malheureusement peu d’espaces comme celui-là ou comme Maison Gertrude. Mais même si je développe ces approches depuis longtemps, le risque est de les oublier et de reproduire un système de capitalisation des savoirs qui ferait de moi la « sachante ». Pour éviter cela, il faut rester au contact des sachant·es du terrain, qu'on oublie parfois parce qu’i·els sont invisibles et souvent aussi les plus précaires. C’est pour cela que ces lieux sont indispensables.

Des soignant·es de Maison Gertrude m'on dit à quel point cela leur avait fait du bien de parler de leur métier. Iels réalisaient combien, en dépit de la pénibilité de leurs tâches, du manque de temps et d’argent, le fait de garder leur humanité, d’être capable de continuer à avoir de l'empathie pour des personnes qui ne sont parfois plus capables d'aller aux toilettes toutes seules, était déjà énorme.


Quel est ton regard sur le projet Maison Gertrude ? Comment s'inscrit-il selon toi dans la triade art, soin et citoyenneté ?

Le travail que font Isabelle Collard et son équipe est absolument formidable. Elles ont une manière de s'ajuster à la réalité de cet endroit qui est remarquable. Elles ne sont pas arrivées avec une formule prête à l’emploi mais avec une proposition qui se construit au fur et à mesure, au contact des personnes. Cela demande une très grande capacité d’adaptation, qui n’est pas évidente pour une institution comme le Théâtre National.

Ces espaces sont des laboratoires de citoyenneté, ils créent une cohabitation avec des altérités radicales. Des endroits où l’on est amené·es à partager des moments avec des personnes extrêmement différentes de soi. Ils sont de plus en plus rares. C’est pourquoi il faut les multiplier. Cela concerne l’art et le soin, mais aussi et peut-être surtout la citoyenneté.

— Entretien réalisé en octobre 2026

Jordan Core